Emile Schneider 1873-1947 : Un coloriste raffiné de la Belle Epoque strasbourgeoise

par Julien & Walter Kiwior

Il est un rouage important de la scène artistique strasbourgeoise et alsacienne de son temps


"Au Théâtre" Huile sur toile. ShD. Circa 1900. Collection privée.
"Au Théâtre" Huile sur toile. ShD. Circa 1900. Collection privée.
Il a été un artiste incontournable de la belle époque strasbourgeoise, pourtant on ne lui connaît pas de grande rétrospective, on ne lui a pas dédié une monographie. Il est un rouage important de la scène artistique strasbourgeoise et alsacienne de son temps. Il a été un animateur, un défenseur de la grande peinture, pas insensible à la modernité, bien au contraire. Il constituait avec Lothar von Seebach, Charles Spindler, Gustave Stoskopf, l'un des promoteurs de la naissance du foyer artistique strasbourgeois.

Son père était ingénieur à l'usine d'Illkirch-Graffenstaden, ville en périphérie de Strasbourg. Emile Schneider recevait une éducation bourgeoise, très classique. Il montrait très tôt des aptitudes à l'art et s'orientait à l'âge de 16 ans dans une carrière d'artiste-peintre.Document "Ecole de dessin Mlle Gross". Collection privée.
Document "Ecole de dessin Mlle Gross". Collection privée.
"La boulangère". Aquarelle et crayon. SbD. Datée 1902. Collection privée.
"La boulangère". Aquarelle et crayon. SbD. Datée 1902. Collection privée.



L'enseignement classique et historisant ne semble pas plus l'intéresser.



En effet, Emile Schneider fait preuve de dextérité, de talent. Après avoir été lycéen à Belfort, de 1885 à 1889, pour apprendre la langue française et la culture de ce pays, Emile Schneider regagne la capitale alsacienne. Il y fréquente l'atelier de l'artiste-peintre Léon Hornecker. Ce dernier semble lui apporter tout au long de sa carrière un soutien indéfectible. Hornecker lui enseigne également l'art du portrait, genre dans lequel, Emile Schneider excellait tout comme son maître. Puis l'année suivante, Emile Schneider s'inscrivait à l'Ecole des arts décoratifs de Strasbourg. Il suivait l'enseignement de cet établissement, qui était très orienté vers les arts décoratifs, mais ne semblait pas avoir acquis une influence particulière de l’enseignement de l'école.

A partir de 1892, Emile Schneider s'inscrit à l'Académie des Beaux-Arts de Munich, et suit ainsi, comme de nombreux artistes alsaciens la même voie. Il entre dans la classe du professeur Nicolas Gysis. L'enseignement classique et historisant ne semble pas plus l'intéresser. Malgré un long séjour à Munich, Emile Schneider conserve un lien avec les artistes qui œuvrent à la constitution d'une scène artistique strasbourgeoise. Il illustre les revues H2s, du cercle des étudiant en pharmacie d'Alsace-Lorraine, la revue populaire D'r Maiselocker et réalise, pour les évènements sportifs et culturels strasbourgeois, de grandes affiches dans le goût de Théophile Alexandre Steinlen ; Louis Forain ; Toulouse-Lautrec ; Adolphe Willette. Il s'investissait également à Munich où il illustrait une fois dans la revue Die Jugend, dans la revue Süddeutsche Postillon et présentait, en 1895, son travail à l'exposition internationale de la sécession berlinoise. Son art s'apparentait très tôt à l'art français, celui de Forain ou de Steinlen. Les artistes austro-hongrois de la revue Die Jugend semblaient aussi avoir eu une influence prépondérante sur son art, notamment les jeunes artistes de sa génération, Artur Lajos Halmi, Adolf Höfer, Arturo Rietti. En 1897, Emile Schneider exposait simultanément au Glas Palast de Munich et à la fameuse première exposition des artistes alsaciens de l'Hôtel de ville de Strasbourg. Deux voies s'ouvraient au jeune artiste, et il choisissait de revenir dans la capitale alsacienne. Très rapidement et avec une certaine détermination, Emile Schneider devient un artiste incontournable. Il illustre la célèbre pièce de Gustave Stoskopf "D'r Herr Maire" en 1898, mais également les recueils "Luschtig's üs'm Elsass", "G'schpass un Ernscht", le journal "Les affiches de Strasbourg".
"Conversation" Aquarelle et gouache 27x30cm. SbD. 1903. - Provenance : GALERIE KIWIOR. Collection privée, Paris.
"Conversation" Aquarelle et gouache 27x30cm. SbD. 1903. - Provenance : GALERIE KIWIOR. Collection privée, Paris.



Considéré pour son talent, il est régulièrement invité à la table du mécène Auguste Michel, lors des repas du Kunschthaafe.


Il se retrouvait rapidement associé dans l'ensemble des activités du milieu artistique local. Il intégrait le groupe de la Revue Alsacienne Illustrée et exposait chez le Galeriste Bader-Notin à Strasbourg. Il se perfectionnait dans l'art de la lithographie. Son trait s'harmonisait parfaitement à la pierre lithographique. Il rehaussait subtilement ses illustrations par des couleurs grâce à ce procédé, de superposition des couleurs et du dessin. et plus particulièrement dans les scènes de foule, de carnaval, de cirque et de scènes de vie, notamment les cafés, les restaurants, les salons. Un article élogieux de la Revue Kunstgewerbe in Elsass-Lothringen, de l'Ecole des arts décoratifs, expliquait son adresse, et parlait d'un trait flottant, original, avec lequel il abordait un sujet de manière mordant mais toujours élégant. Cette maîtrise de la lithographie est très appréciée du public alsacien. Les exemples sont tellement nombreux, que nous n'en dresserons pas ici une liste. Ses illustrations mettaient en avant de belles créatures, coquettes, arrogantes, mondaines, gracieuses. Son trait était théâtral. Il présentait ses œuvres un peu partout à Strasbourg, à Mulhouse, à Paris, à Berlin, etc … . Il était également un fin observateur des mœurs de son temps, comme l’avait pu l’être son collègue Paul Braunagel. Emile Schneider croquait les scènes de vie vues à Strasbourg sur les terrasses des cafés, sur les boulevards et dans le quotidien de la bourgeoisie. Ses œuvres avaient un esprit moqueur, lorsqu’il dessinait les étudiants allemands balafrés ou les Steckelburjer (bourgeois de la ville à Strasbourg). Son regard vif, intelligent en faisait un fin psychologue. A l’écart du brouhaha ambiant des cafés et des salons, il devait voler des instants et les retranscrire sur un carnet de dessin. Il réalisait aussi de nombreux dessins sur le monde musical strasbourgeois. Accompagné de son épouse, Marguerite Berst, pianiste, primée au Conservatoire de Bruxelles, Emile Schneider caricaturait ce petit monde de la musique strasbourgeois. Et là aussi, Emil Schneider, du bout de son crayon, griffait les instants, le quotidien des théâtres, des coulisses, des balcons, des estrades. Sans doute, lui-même ne supportait pas certaines critiques, trop sensible et irascible d’après certains contemporains. Mais peut-on en vouloir à un virtuose ?
Carte postale "Salon Grombach 1900". Archives privées.
Carte postale "Salon Grombach 1900". Archives privées.
Carte postale "Salon Grombach 1901". Archives privées.
Carte postale "Salon Grombach 1901". Archives privées.


Il concevait souvent des portraits de ses collègues artistes et de ses amis.



La peinture à l'huile était aussi pour lui, un terrain favorable. Il concevait souvent des portraits de ses collègues artistes et de ses amis. Il était doué pour rendre un sfumato. Sa palette de coloriste était sensible et vive, ses touches rehaussaient les traits d'un visage, d'une robe. Sa peinture était très épaisse, triturée, à la manière des impressionnistes, ses traits s'accumulaient. Ainsi, sa peinture dépassait la figuration, et devenait sensuelle et vibrante. En 1906, les Musées de Strasbourg faisait l'acquisition d'un célèbre portrait du directeur des Musées de Strasbourg, Hans Haug, intitulé « Le vétéran ». Le personnage porte un costume de pompier de la première moitié du 19 e siècle. Le portrait était brossé avec fougue. Il est un témoignage subtil et mordant de l'état d'esprit de nombreux alsaciens, qui derrière un costume de pompier, évoque le temps où l'Alsace était française. Les alsaciens manifestaient ainsi leurs convictions. Le personnage posait théâtralement, montrait une fierté. Tel était la discrète résistance alsacienne à une germanisation parfois trop envahissante à contre courant des allemands, qu'on pourraient désigner comme des "Hurra-patrioten".
Carte Postale "Kunstausstellung Stadthaus Broglie". Archives privées.
Carte Postale "Kunstausstellung Stadthaus Broglie". Archives privées.
"Portrait de Marietta" (Comédienn) Huile sur toile 41x33cm. Circa 1900. ShG. Collection privée, Allemagne.
"Portrait de Marietta" (Comédienn) Huile sur toile 41x33cm. Circa 1900. ShG. Collection privée, Allemagne.


Emile Schneider était un artiste de conscience française. Ceci se manifestait simplement sur ses habits et ses manières. Une moustache fine, un costume français, une cigarette, un fauteuil louis XV, etc… . Tous ces aspects étaient orientés vers une francophilie , qui était devenu pour lui une philosophie de vie. L'Alsace pays frontière, vivait et subissait les tendances françaises et allemandes. Certains artistes alsaciens de ce temps aimaient à souligner une préférence pour le goût français.


Son activité débordante dépasse largement le cadre de l'artiste consciencieux


"Portrait de jeune fille au collier de perle". Huile sur carton. 36,5x37cm. Collection privée.
"Portrait de jeune fille au collier de perle". Huile sur carton. 36,5x37cm. Collection privée.
Il installait son atelier dans un premier temps au Heyritz, puis à la rue Saint-Nicolas, le fameux "Moolerschloessel" (un bâtiment ayant la forme d’un petit château), lieu de rendez-vous du milieu artistique local.

Son activité débordante allait s'orienter vers la constitution d'un groupe, composé de très jeunes artistes, intéressés par le modernisme, et ayants une ouverture internationale. Une première petite exposition avait eu lieu en 1900, chez le sculpteur et antiquaire Grombach. Ce premier succès avait permis aux jeunes artistes en herbe de Strasbourg de disposer d'un autre lieu d'expression artistique, différent de la Galerie Edel-Büchel, de la galerie Bader-Nottin pour la Revue Alsacienne Illustrée. Emile Schneider sera rapidement rejoint par Maurice Achener, Charles Bastian, Lucien Blumer, Raymond Koenig, Georges Ritleng, … D'autres artistes alsaciens soutiennent ce mouvement, notamment Emile Gross, Théodore Haas, Léon Hornecker, Gustave Krafft, les poètes Albert et Adolphe Matthis. Ensemble, ils formeront la société des artistes de Saint-Nicolas (Sankt-Claus) du nom de la rue de l’atelier. dès lors, ils tenaient un salon annuel. Plus tard, ce même cercle d'artiste se regroupait sous la dénomination de la Société des artistes alsaciens et organisait un salon bi-annuel. Des artistes français étaient régulièrement présentés, tels que Albert Marquet, Alfred Roll, Paul Signac ou encore Maurice Denis. Certains artistes alsaciens de Paris exposaient à l'occasion au salon des artistes de Saint-Nicolas : Charles-Auguste Edelmann, Raymond Koenig, Daniel Schoen, Alexandre Urbain. Des artistes allemands étaient aussi invités à exposer au salon. De manière décomplexé, le salon offrait au public les différentes tendances de la peinture européenne.
Plage en Normandie. Huile sur toile 38x53cm. SbD. Collection privée.
Plage en Normandie. Huile sur toile 38x53cm. SbD. Collection privée.
En effet, Emile Schneider et son cercle d'amis, ne voulaient pas se couper du monde artistique européen. Ils rejetaient la position de Gustave Stoskopf ou de Charles Spindler qui voulaient élaborer une véritable école alsacienne. D'après eux, cette école alsacienne était trop autocentrée sur la région ! Certes, les artistes strasbourgeois devaient encore beaucoup apprendre des capitales comme Paris, Munich ou Berlin, mais cette attitude brisait l'élan pour la constitution d'une scène artistique locale. Ces différents groupes s'affrontaient, et rivalisaient pour faire émerger une tendance en Alsace. Les querelles faisaient aussi régulièrement rejaillir les tensions que vivaient la société alsacienne. En effet, le contexte militariste de la région, ainsi que le régime politique, alimentaient des inimitiés entre artistes pro-français ou pro-allemand. La compétition animait l'art, pas seulement en Alsace, mais partout en Europe. Les nations rivalisaient entre-elles jusque dans les Expositions Universelles. Cette constante rivalité, avait épuisé la scène artistique alsacienne. Elle était éclatée bien avant la déclaration de la Grande Guerre. Le groupe ainsi que le salon d'Emile Schneider se radicalisaient à l'approche de la guerre. Ils se composaient de fervents défenseurs de la culture française en Alsace. Après 1918, la victoire de l'Armée Française sur l'Empire allemand, constituait une victoire morale de ce groupe d'artistes dans la région. Les expositions du groupe redémarraient, et présentaient que les tendances de l'art français.Carte postale "J. Fischer foie gras". Archives privés.
Carte postale "J. Fischer foie gras". Archives privés.

Emile Schneider a consacré une grande partie de son temps à l'enseignement de son art. Il avait eu comme élèves Dorette Muller, Alfred Pauli, Philippe Steinmetz, Louis Wagner, Paul Welsch, … . Il fut un temps professeur à l'école de dessin d'Emile Gross et dispensait un cours de peinture. Cet établissement était ouvert aux jeunes filles de la bourgeoisie. L’école était un sanctuaire de la culture française à Strasbourg du temps du Reichsland. A partir de 1905, il fut finalement nommé professeur à l'Ecole des arts décoratifs de Strasbourg, et restait en exercice jusqu'en 1939. L'enseignement était pour lui une vocation. Après la chute du Reichsland et de l'Empire allemand, en 1918, il devenait directeur par intérim de l’Ecole des arts décoratifs. Il briguait le poste de directeur de l'établissement, nomination qui ne venait jamais. Il avait dressé un rapport accablant sur l'orientation de l'Ecole des arts décoratifs du temps du Reichsland d'Alsace-Lorraine et préconisait un nouveau programme d'enseignement. Mais le gouvernement et la municipalité strasbourgeoise, avaient préféré l'artiste français Rupert Carabin.


"Plage d'Etretat animée" Huile sur toile. 40x50cm. SbG. Collection privée.
"Plage d'Etretat animée" Huile sur toile. 40x50cm. SbG. Collection privée.

Ces lithographies racontent le quotidien des strasbourgeois.



Emile Schneider fait publier dans l'immédiat après-guerre, deux recueils de dessins lithographiés qui racontent la vie derrière le front à Strasbourg. Il s'agit des recueils "Les gens de chez nous et d'ailleurs" (1919) et "Le vent a tourné" (1923). Ces lithographies narrent le quotidien des strasbourgeois, l'attente, les mauvaises nouvelles, les brimades des autorités allemandes sur la population. Ces illustrations racontent aussi la débâcle allemande peu avant et après novembre 1918.
L'après-guerre marque davantage un arrêt dans la carrière d'Emile Schneider, car une nouvelle génération commence à émerger. Elle est résolument tournée vers l'art moderne français. L'art impressionniste d'Emile Schneider, à la touche délicate, ne correspond aux tendances des années vingt. Avec la Grande Guerre l'esprit de la "belle époque" s'est évanouie.
En 1927, Emile Schneider devient veuf, et doit élever seul deux enfants. Même si la Société des artistes alsaciens continue d'exister grâce à ses nombreux membres, Emile Schneider semble quitter la lutte d'avant 1914. Il s'engouffre dans le travail solitaire.
Depuis 1912, Emile Schneider séjournait régulièrement à Boulogne-sur-mer, à Dieppe. De là-bas, il ramenait de belles marines, des vues de la mer du nord qu'il affectionnait particulièrement. Désormais, son destin ne se trouvait plus en Alsace.
En 1924, malgré son exil intérieur, sa carrière était couronnée par la remise de la Légion d'Honneur par le gouvernement français.
Puis en 1935, il était fait Officier de l'Instruction Publique. Il abandonnait la présidence de la Société des artistes alsaciens à Georges Ritleng, qui était aussi nommé, en 1933, directeur de l'Ecole des arts décoratifs de Strasbourg. Il n'exposait plus qu'à deux reprises, à la Galerie Aktuaryus peu avant la Deuxième Guerre Mondiale."Conversation" Lithographie (tiré des Gens de Chez Nous et d'Ailleurs"
"Conversation" Lithographie (tiré des Gens de Chez Nous et d'Ailleurs"



En 1939, il quittait Strasbourg et rejoignait sa fille Marcelle à Dijon. Il repartait ensuite à Aubusson-d'Auvergne, et se retirait définitivement à Paris auprès de son fils Guy. Ses dernières oeuvres étaient des caricatures sur le Régime de Vichy, et de la collaboration. Emile Schneider sortait de sa réserve pour croquer la société et jetait une dernière fois son regard piquant sur ses contemporains. En 1947, Emile Schneider mourrait à Häy-les-Roses dans l'anonymat.
Il demeure encore un artiste confidentiel, mais il sera très probablement redécouvert, car son talent est très grand.

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