Lion dans la jungle. Huile sur toile, 60x73cm. circa 1925. collection privée.

Lion dans la jungle. Huile sur toile, 60x73cm. circa 1925. collection privée.

Georges Daniel Krebs (1894 - 1982) : le parcours ou la trajectoire d’un expressionniste alsacien

par Julien Kiwior

Lion dans la jungle. Huile sur toile, 60x73cm. circa 1925. collection privée.
Lion dans la jungle. Huile sur toile, 60x73cm. circa 1925. collection privée.

Tel un bouquetin, il sautait d’un genre à l’autre, libre, libre penseur, il ne souciait guère de plaire.



Rien d’étonnant, à ce qu’il signait, GDK ou G.d.Krebs ou à l'aide d'un tampon ou encore avec sa signature manuscrite, d’un jet, commençant par un K, bien distinguable et finissant fougueusement … Telles sont aussi, les différentes facettes de son art. Il était capable de passer à un art brut, puis versait ensuite dans de lascives compositions, et revenait à un réalisme pictural. Tel un bouquetin, il sautait d’un genre à l’autre, libre, libre penseur, Krebs ne se souciait guère de plaire. Il s’agit d’un art de la prospection, à la quête de la vraie esthétique. Georges Daniel Krebs n’a pas versé dans la bête répétition du modèle, du sujet, à l’infini, jusqu’à épuisement. Il s’est donc débarrassé de l’Académisme, mais aussi de la lutte partisane, des modernes, pour réaliser un art libre.
Georges-Daniel Krebs est issu d’une famille bourgeoise de Brumath. Son père était déjà de son temps un entrepreneur, son propre frère reprendra la saga familiale. Mais la famille Krebs abritait en elle des talents. Un autre frère était, par ailleurs, un musicien talentueux. Georges Daniel embrasse la carrière d’artiste peintre, et celle-ci s’est offerte à lui très tôt. Cavalier. Dessin à l'encre. collection privée, France.
Cavalier. Dessin à l'encre. collection privée, France.
En 1908, Krebs est élève à l’Ecole des arts décoratif de Strasbourg. Il emporte rapidement le diplôme de l’établissement, en trois années. Il s’inscrit, en 1911, à l’Académie des Beaux-arts de Düsseldorf, et suit l’enseignement d’Edouard von Gebhardt. Puis de 1913 à 1914, il poursuit son apprentissage auprès du peintre animalier Paul Junghanns.
L’année 1914, marque un brutal arrêt de son parcours. Il est enrôlé dans l’armée du Kaiser, comme de nombreux jeunes artistes alsaciens de son temps. Peu de choses ont été rapportées de cette guerre, et il est mobilisé loin de l’Alsace, sur le front de l'est.

Ces peintures sont traitées avec panache, mais la critique n’est pas dupe, elle remarque bien l’inspiration de Delacroix dans ces tableaux !



Dès la fin de la guerre, Krebs retourne en Alsace et démarre enfin sa carrière d’artiste. En 1919, il fait publier un portfolio intitulé « Nos Vosges romantiques » où pointe une très nette tendance à l’expressionnisme ! Cette première réalisation publique, montre déjà un artiste à l’esprit libre. Cette même année, Georges Daniel Krebs s’illustre, par sa première exposition à la Maison d’art alsacienne de Strasbourg. On le remarque très vite. Et pour cause, ses peintures représentent, des chevaux et des cavaliers, des chasses africaines, qui étonnent pas leurs exécutions. Ses peintures sont traitées avec panache, mais la critique n’est pas dupe, elle remarque bien l’inspiration de Delacroix dans ces tableaux !
En effet, Georges Daniel Krebs est aussi un historien de l’art. Il arpente les musées de France et d’Europe, dès qu’une occasion se présente à lui. Il est un artiste doué avec une grande culture et il ne se prive pas de le montrer dans ses réalisations.
En 1920, Krebs fréquente, un temps, l’Académie de la Grande Chaumière à Paris. Il récupère là-bas, définitivement son goût pour la peinture moderne.

Chien dans un intérieur. Huile sur carton. Collection privée, Paris.
Chien dans un intérieur. Huile sur carton. Collection privée, Paris.
L’année suivante, Krebs voyage en Italie. Il s’arrête à Rome, puis dans la campagne environnante. La lumière d’Italie l’inspire. Il copie dans les Musées le Titien et surtout Véronèse. On retient de son séjour italien, une peinture grasse et liquide. Les tons ocres dominent ses toiles. Post-impressionniste, expressionniste, il est difficile de le classer. Krebs se cherche encore. Il ramenait donc d’Italie ces couleurs, cette lumière chaude et vive, qu’on trouve plus difficilement, au de-là des Alpes.
En 1921, Krebs décore les murs d’un couvent par une réinterprétation Des Noces de Cana. Il séjournera, par intermittence, durant deux ans encore à Bologne.


Il s’impose très rapidement dans la scène artistique strasbourgeoise en phase de recomposition.



En 1922, c’est le retour en Alsace ! Après l’euphorie de la fin de la Grande Guerre, s’installe la désillusion alsacienne, … Mais n’en déplaise, Georges Daniel Krebs a emporté avec lui le secret de la lumière. Il s’impose très rapidement dans la scène artistique strasbourgeoise en phase de recomposition. Il fonde sa propre Académie, celle dite de Saint-Luc ! En effet, ce dernier n’est pas seulement le patron des médecins et des services de santé, mais aussi celui des peintres. De nombreuses guildes d’artistes sont apparues sous son nom. Rapidement, d’autres artistes rejoignent son cercle. Il expose, et forme des élèves à la peinture, mais cette expérience sera éphémère… Il poursuit ses voyages. On le retrouve à Genève, puis à Vienne. Il expose cette année avec son camarade de chambrée, Henri Bacher.
En 1923, Krebs s’éloigne de Strasbourg, pour aller à Oberseebach. Il est en quête de nature, il s’approche à nouveau de la peinture animalière. Il réalisera une très grande toile « le sermon sur la montagne ». Cette oeuvre signe un revirement de son art.
Durant cette époque, Georges Daniel Krebs voyage souvent en Norvège. Des noces le conduise dans les contrées nordiques. Ces œuvres dites norvégiennes sont particulières. S'est-il laissé influencé par le grand Munch ? Nous le supposons. En Scandinavie, son trait est fluide, bouillonnant. Les couleurs vives s'affrontent, et elles forment de belles compositions. Les fiords, les forêts profondes et les cabarets de matelots l'inspirent. Envol du cygne. Pastel, 34x46,5cm. collection privée.
Envol du cygne. Pastel, 34x46,5cm. collection privée.
1925 est l’année du revirement stylistique de Georges Daniel Krebs. De nombreux amis artistes ou critiques sont stupéfaits. La manière change brutalement, les couleurs s’apaisent. Le travail au couteau fait son apparition. Et surtout, Krebs change de sujet, c’est le retour à la terre, à la faune locale. Il met en parenthèse son goût pour le cheval arabe, le lion et la panthère. Il peint des gardiens de vaches, de veaux, d'ânes, et de chèvres … On le surnomme désormais le Gaïsermoler (le peintre de chèvres …). Surnom ou sobriquet, on ne serait le dire, mais lui-même devait bien en rire. La critique avant-gardiste avait pourtant le souffle coupé. Les nouvelles peintures de Krebs se vendent. Le public le suit, et achète son idylle avec la nature. Ses peintures sont plus figées, les aplats au couteau sont heurtés.
Peu de temps après, Krebs intègre la Société des artistes français, sous le patronage de Gustave Stoskopf (un autre brumathois) et Many Benner. Georges Daniel Krebs devient un peintre reconnu parmi ses pairs. S’embourgeoisait-il ? Tel n’est pas notre avis. Cette époque n’était déjà plus celle des grands prix, des distinctions, mais plutôt des coups d’éclats, des tentatives hardies pour transformer l’art.
 Paysage breton. Aquarelle 52x69cm. GALERIE KIWIOR
Paysage breton. Aquarelle 52x69cm. GALERIE KIWIOR

Mais, peu à peu Georges Daniel Krebs revient en force au-devant de la scène strasbourgeoise.



En 1927, Krebs s’établit à la fois à Paris et à Seltz (Alsace). Il entre dans une nouvelle phase de sa création. Il rencontre et voit régulièrement le sculpteur Alfred Marzolff à Rountzenheim. Ce dernier, aurait inspiré la nouvelle fougue picturale de Krebs durant l’été 1929. Rien n’est moins sûr. Mais, peu à peu, Georges Daniel Krebs revient en force, au-devant de la scène strasbourgeoise. Mûr des différentes expériences du passé, Krebs peint avec de la couleur et avec abondance. Il peint au couteau, au pinceau, il frotte et égratigne la peinture avec le dos de son pinceau, il triture, il peint avec épaisseur ou carrément avec des couleurs liquides. C’est une véritable explosion, une orgie de couleurs. La guerre entre artistes est ouverte à Strasbourg ! Les jeunes artistes se moquent des anciens, qui viennent à nouveau de perdre une recrue potentielle. Par articles de presse interposés, les jeunes et les anciens, s’affrontent, pour le modernisme ou le conservatisme pictural. En tout cas, Georges Daniel Krebs, revenait dans l’arène…
Les jeunes artistes retrouvent le Krebs d’autrefois. Ils se joignent à lui sous l’association « le groupe de la barque ». Ce groupe comprend, Robert Heitz ; Armand Ingenbleek ; Paul Iske ; Alfred Pauli ; Daniel Schoen ; Albert Thomas … ils sont à la pointe de la peinture moderne en Alsace. Ils oeuvraient pour un art progressiste, et abordaient des sujets nouveaux. Deux expositions signent son grand retour, d’abord celle de Paris, à la galerie Bernheim-jeune, puis celle de l’Aubette à Strasbourg, où est invité l’artiste Frans Masereel. Krebs y expose une belle toile intitulée « L’enlèvement d’Europe » dans une nouvelle facture, franche et enlevée. L'enlèvement d'Europe. Huile sur panneau. collection privée.
L'enlèvement d'Europe. Huile sur panneau. collection privée.
Le guide spirituel de ce nouveau groupe était le père Ebel, véritable icône, bien malgré-lui. Georges Daniel Krebs, vouait comme ses collègues une admiration sans borne pour le peintre Henri Ebel ; peintre décorateur de Fegersheim. Ebel avait développé un art naïf, et à la fois empreint d’expressivité et de rêverie. Le groupe de la barque le louait pour sa manière très instinctive de dessiner et ces compositions hors du temps. Il était l’un des plus singulier artistes alsaciens de son temps : expressionniste, naïf, symboliste. Ainsi, plusieurs odes ont été écrites, en l'honneur du père Ebel. Tous trouvaient en lui un précurseur, un visionnaire. Le père Ebel était le genre de peintre-né, venu de nul part, tel le facteur Cheval, ... Encore une énigme de l'art alsacien ...

En 1933, Georges Daniel Krebs prend son rythme de croisière. Son style est maintenant stabilisé. Ses peintures sont très vives, un peu moins sauvages qu’auparavant, mais toujours aussi passionnantes. Il expose à la Maison d’art alsacienne, à Menton et puis ouvre son atelier de la place Gutenberg à Strasbourg. Il continue à voyager, en Italie, à Florence, à Albano, …
On lui reproche souvent une production inégale, foisonnante, mais il faut surtout retenir une production riche de sujets, de techniques. Tout cela a façonné son art. A la fin des années trente, son trait s’adoucit, mais reste encore très mouvementé, une caractéristique de Krebs.
En 1937, le port autonome de Strasbourg lui passe une commande pour une toile importante. Il exécutera, à l’avenir, de nombreuses commandes de ce type. Jusqu’à l’entrée en guerre de 1939, Krebs expose encore à Paris, Baden-Baden et Strasbourg.
 Nature morte au gibier. Huile sur toile, 92x123cm. GALERIE KIWIOR
Nature morte au gibier. Huile sur toile, 92x123cm. GALERIE KIWIOR

En 1939, il se fixe à Paris et quitte l’ambiance morose de la capitale alsacienne. Il sera pourtant de nouveau mobilisé pour la défense de la ligne Maginot à l’âge de 45 ans.
En 1940, on confie à Krebs la décoration du Rio-bal, et les décors de Arp-Traueber disparaissent de l’Aubette à Strasbourg. De nouveau, il quitte l’Alsace, pour s’installer à Paris et attend la suite des événements. En 1941, le va-et-vient cesse, il retourne à Strasbourg et y expose. En 1943, en pleine guerre, il épouse Yvonne Seidel. La même année, il fera une exposition en duo avec Lucien Binaepfel.
La terrible année 1944, sera fatale pour son art. Son atelier de la place Gutenberg est bombardé au mois d'août. Son atelier, de la rue de l’ail, est également touché. Une grande partie de sa production a disparu, notamment les dessins, et les œuvres de jeunesse. Krebs trouve refuge à Brumath dans la maison de son frère. Il installe son atelier provisoire dans la maison du jardin. Les combats de la fin de la guerre, obligent encore le couple à se réfugier à Lutzelhouse. Après les difficiles combats de l’hiver 1944/45 dans la plaine d'Alsace, il retrouve son atelier de Brumath vandalisé. Sa maison a été pillée par les unités américaines en stationnement sur la ligne de front. Ainsi, en quelques mois, une grande partie de son art a été emportée. Bouquet de fleurs. Huile sur toile, 81x65cm. Collection privée. Provenance : GALERIE KIWIOR
Bouquet de fleurs. Huile sur toile, 81x65cm. Collection privée. Provenance : GALERIE KIWIOR

En 1946, il expose à nouveau à la Maison d’art alsacienne de Strasbourg. Il y expose plus de 110 tableaux ! Un record. Alors, on retrouve sur ces tableaux des bouquets de fleurs exubérants, des natures mortes au poissons, des chasses au lion, des enlèvements de nymphes. On dit souvent que Georges Daniel Krebs avait un art dit d’imagination. Coloriste dans l'âme, il peint avec des couleurs vives, presque fluorescentes. D’autres compositions sont plus grasses, épaisses et franchement assombries. Cette manière de peindre est typique de l’après-guerre (1950/60). Mais son art est fabriqué de traits agités.
En 1947, il retrouve enfin son atelier de la place Gutenberg. Une année clé, qui signe aussi son retour dans sa ville natale de Brumath. Il devient adjoint au maire et participe à la vie culturelle de sa ville. Il peindra des fresques pour l’école de la ville. Parallèlement, il réalise de nombreuses commandes pour décorer les halls de grandes industries ou d'expositions internationales. Il devient un peintres de fresques et de décors.
 
Les années passent et les interventions de Krebs se feront plus discrètes. Il expose notamment à la Maison d’art alsacienne, installé à l’ancienne douane, en 1967 et 1969.
En 1974, se tient une grande exposition rétrospective en son honneur, pour son 80e anniversaire, à la salle de l’hôtel de ville de Brumath. Il s’agit de sa dernière sortie publique avant de sombrer dans l'oubli.
Georges Daniel Krebs s’éteint, en juillet 1982, comme doyen des peintres alsaciens. Cette nouvelle époque, avait négligé, l'artiste flamboyant qu'il avait été.

Composition florale. Huile sur toile, 60x73cm. collection privée.
Composition florale. Huile sur toile, 60x73cm. collection privée.

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