Intérieur du Château des Rohan à Strasbourg. Grande salle.

Intérieur du Château des Rohan à Strasbourg. Grande salle.

L'art en Alsace de 1750 à 1950 : Art et industrie : Une caractéristique prégnante de la peinture alsacienne

par Julien & Walter Kiwior

à Monsieur F. L.


L’art en Alsace s’est développé sur plusieurs générations, chevauchant les empires, les crises et connaissant les mutations moderne de l’art européen. Cet art reste pourtant difficile à cerner tant les sources sont abondantes et diverses, avec un va-et-vient transfrontalier, qui en déroute plus d’un ! Ce n’est pas un art commandé par le haut : à la fois académique, il est bourgeois, parfois folklorique, il peut être purement esthétique.
L’intégration de l’Alsace dans le royaume de France, durant le XVIIe siècle, ouvre une longue période de paix favorable au renouveau artistique de la région.

Versailles devient la référence en matière artistique et pour longtemps !



Même si l’art populaire local reste imprégné par une esthétique germanique, l’assimilation des arts décoratifs français trouvent un écho dans les grandes villes, auprès de la noblesse et des bourgeois. Versailles devient la référence en matière artistique et pour longtemps !
Cette époque concorde aussi avec l’apparition des manufactures, ancêtres de la grande industrie. Ces entités transforment le processus de création d’œuvres d’art. Les ateliers, les corporations se trouvaient fortement concurrencés. Cette nouvelle forme de création artistique noue qualité et abondance. L’impact régional, peut être souligné par quelques succès, comme la manufacture de Hannong de Strasbourg ; la manufacture de papier-peint Zuber à Rixheim ; la Cristallerie Royale de Saint-Louis dans le pays de Bitche en Lorraine (proche de l’Alsace).
Il est vrai, que l’Alsace a particulièrement excellé dans deux domaines de l’industrie naissante ; les forges dans l’Alsace du Nord ; et surtout l’indiennerie dans le Haut-Rhin.

La manufacture de Hannong de Strasbourg représentait alors le fleuron dans ce secteur d’activité



Terrine en forme de hure de sanglier en trompe l'oeil. Hannong, circa 1750/1754. 46x41,5x29,5cm (Hure) et 59x50 (plateau). Collection privée.
Terrine en forme de hure de sanglier en trompe l'oeil. Hannong, circa 1750/1754. 46x41,5x29,5cm (Hure) et 59x50 (plateau). Collection privée.
La fin du XVIIIe siècle réduit la puissance des corporations et des ateliers qui sont précipités à la faillite par la crise économique et la révolution française. Les commandes particulières et le mécénat de grands princes étaient mis en parenthèse, en attendant une nouvelle ère de prospérité. L’art devait naturellement se réorienter et trouver de nouveaux chemins.
Les mutations de l’artisanat local durant cette phase de transition sont éloquentes, à la fois dans la création de spécialités locales ou par la marginalisation de certains secteurs. Nous soulignons rapidement l’exemple de la poterie bas-rhinoise. Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, des ateliers de potiers existaient en nombre à Diemerigen, Haguenau, Hatten, Obernai, Sélestat, Strasbourg, et dans de nombreuses autres localités. La manufacture de Hannong de Strasbourg représentait alors le fleuron dans ce secteur d’activité, car elle exportait sa production au de-là des frontières régionales. Elle forgeait une belle réputation à la faïence alsacienne, mais cette dernière disparaît peu avant la révolution.
Le XIXe siècle a vu apparaître une forte concentration de ces ateliers, principalement à Betschdorf et Soufflenheim. Ce phénomène est dû à la concurrence des chaudronniers et par l’apparition de grandes manufactures Lorraines (les faïenceries de Saint-Clément, de Lunéville, de Sarreguemines, de Niderviller) et les grandes fabriques allemandes. Malgré la concentration des potiers sur deux villages de l’Alsace du Nord, aucune grande manufacture n’a pu émerger dans la région. La poterie alsacienne s’est réduite à une simple expression d’un folklore issu de la tradition de l’art populaire. Seules quelques enseignes avaient alors tenté, à la fin du XIXe siècle, de trouver de nouveaux débouchés dans la céramique d’art. Il s’agit notamment de la fabrique Elchinger de Soufflenheim.

A l’opposé, la région avait pu voir le développement d’une véritable industrie d’art à Mulhouse



Vue des Usines de Mulhouse. Lithographie 31x23cm. XIXe siècle. Collection privée.
Vue des Usines de Mulhouse. Lithographie 31x23cm. XIXe siècle. Collection privée.
A l’opposé, la région avait pu voir le développement d’une véritable industrie d’art à Mulhouse et dans les régions limitrophes. Cela s’est développé autour des tissus d’indienne, interdit de production en France par l’édit du 26 octobre 1686, pourtant tant appréciés par les dames de la cour. Mulhouse cité-état indépendante, jusqu’en 1798, va profiter de la brèche pour inonder les marchés européens. Les fondateurs, Dollfus, Koechlin, Schmaltzer vont créer les premières manufactures d’indiennes. De là, naîtra une multitude d’industrie au courant du XIXe siècle, notamment chimique pour les colorants, mécanique pour les machines à tisser et lithographique pour les motifs. Cette industrie de l’étoffe est très gourmande en artisans et artistes-peintre. Elle va donc naturellement attirer à elle des artistes français, suisses, allemands pour améliorer et parfaire un savoir-faire. Exemple d'indienne. Alsace.
Exemple d'indienne. Alsace.
Les industriels comme Dollfus, Haussmann, Biedermann ne juraient que sur des étoffes de qualités. Ils rémunéraient grandement les dessinateurs et les graveurs, afin d’augmenter la qualité des indiennes. Ainsi, l’Alsace devint un foyer artistique et on peut même déterminer une école de peinture de fleurs autour de quelques artistes : Jean-Henri Dollfus, Emmanuel Fries, Jean Benner-Fries, Jean-Georges Hirn, Pierre Meister, Henri Lebert, Daniel Koechlin, Alexis Kreyder, Jean et Emmanuel Benner, Adolphe Braun, etc…
L’industrialisation des œuvres d’art prenait pas à pas la relève. Ce modèle économique résistait beaucoup mieux aux incidents de la vie, aux catastrophes économiques ou aux guerres. Les manufactures démocratisaient l’offre d’objet d’art auprès d’un public grandissant tout au long du XIXe siècle. L’art n’était plus réservé aux rois et aux princes.
Les nouvelles technologies de l’époque, l’arrivée des chemins de fer, l’exploitation du charbon, la mécanisation, les découvertes scientifiques ont décuplé la production artistique et ont permis d’écouler celle-ci en Europe et dans le monde entier ! La révolution industrielle entrainait dans son sillage le monde artistique. Les artistes de ce temps ne pouvaient plus être dans une posture orgueilleuse et conserver jalousement leurs productions, au risque de se marginaliser, et de ne plus être en phase avec leur temps. Ils s’alliaient à l’industrie et collaboraient à cette production de masse.

Le visage de l’artiste se modifiait profondément. Il n’était plus forcément un créateur indépendant, mais pouvait aussi connaître un succès planétaire et faire fortune

Jean Zuber & Cie Rixheim. "Isola Bella" 396x50 (lé) - 18lés au total. Collection privée.
Jean Zuber & Cie Rixheim. "Isola Bella" 396x50 (lé) - 18lés au total. Collection privée.

Le visage de l’artiste se modifiait profondément. Il n’était plus forcément un créateur indépendant, mais pouvait aussi connaître un succès planétaire et faire fortune. Nous pensons notamment à Gustave Doré, qui a bénéficié pleinement de ces nouvelles conditions pour la promotion de son art et de sa renommée. Il ne faudrait pas croire que les autres artistes n’aient pas bénéficié de ces nouveaux supports pour leurs carrières. De nombreux artistes alsaciens furent repérés dans les écoles d’art industriel, à travers les expositions d’art ou les prix des sociétés d’émulation artistique. Ainsi, l’Alsace a abrité un nombre toujours croissant d’artisans, d’artistes, de graphistes, de designer, qui contribuaient à l’amélioration qualitative des objets d’art de l’industrie local.
Le XIXe siècle va transformer durablement la physionomie de l’Alsace et de son environnement. Des grandes villes vont émerger et faire la richesse d’une nouvelle caste, la bourgeoisie industrielle. Cette nouvelle caste naissante devenait les nouveaux grands commanditaires et mécènes des artistes locaux, rôle qui avait été endossé jadis par l’aristocratie.
Dans ce même temps, les premiers musées sont créés à Mulhouse (1864), à Colmar (1853) et à Strasbourg (1801). La volonté d’apprentissage et de transmission du savoir est grande, et la bourgeoisie a totalement intégré cette dimension pour disposer dans le futur des nouveaux artistes.
Société Industrielle de Mulhouse. XIXe siècle
Société Industrielle de Mulhouse. XIXe siècle

Les industriels font appel à des artistes formés dans les grandes capitales



Papier peint circa 1793 ou 1799
Papier peint circa 1793 ou 1799
Pour promouvoir l’art et faire émulation au sein de la population, les notables vont créer des institutions comme la Société industrielle de Mulhouse (1826), la Société Schongauer à Colmar (1847) et la Société des Amis des arts de Strasbourg (1832). Ces sociétés savantes font la promotion de l’art un de leurs objectifs. Ils organisent des expositions composées d’œuvres d’art françaises et européennes. Ces sociétés collectionnent des œuvres d’art pour les musées. Les industriels font appel à des artistes formés dans les grandes capitales. Ces derniers apportaient avec eux une formation classique de haute qualité. En travaillant sur place, ces nombreux artistes ont inauguré des écoles de dessin sous forme d’atelier privé et plus tard par des véritables établissements publics. Même si les élèves-artistes se formeront encore dans les grands centres artistiques européens, c’est dans ces écoles privées ou dans les écoles industrielles (de la société industrielle de Mulhouse 1829, Kunsthandwerkschule de Strasbourg en 1878), qu’on découvre les talents. Nous citons ici quelques noms d’artistes qui d’une manière ou d’une autre ont été en contact avec l’industrie : Lucien Binaepfel, Adolphe Braun, Jean-Jacques Eck, Jean-Jacques Waltz dit Hansi, Léon Hornecker, Jean-Jacques Karpff, Léon Lehmann, Henri Loux, Dorette Muller, Daniel Schoen, Henri Zislin, Marie-Auguste Zwiller, etc…Adolphe Braun (1812-1877) Composition florale. Photographie.
Adolphe Braun (1812-1877) Composition florale. Photographie.
Ainsi, nous pouvons nous apercevoir de l’importance de l’industrie dans le processus de la création artistique régionale et son évolution. La fabrication d’indienne et la forte concurrence ont provoqué sur ce même territoire une compétition. Cela a favorisé la gravure, l’impression et a fortiori le développement des motifs. La lithographie technique importée d’Allemagne a aussi trouvé en Alsace une évolution avec les ateliers Wentzel de Wissembourg ou Engelmann à Mulhouse, au tout début du XIXe siècle. Nous pourrions encore citer le développement spectaculaire de la photographie en Alsace dans divers ateliers et notamment celui d’Adolphe Braun qui connut une renommée européenne. Jean-Georges HIRN (1777 - 1839) "Bouquet de Camélias, narcisses et roses" Huile sur toile 53,6x41,6cm. Datée 1815. Collection privée.
Jean-Georges HIRN (1777 - 1839) "Bouquet de Camélias, narcisses et roses" Huile sur toile 53,6x41,6cm. Datée 1815. Collection privée.
Il y a toujours un lien à l’industrie textile.
De toute évidence, cet art n’est pas venu de l’Académisme, ni d’un pouvoir central. Il a émergé du besoin de l’industrie. Il a évolué au gré des crises politiques et économiques, en fonction du capital et des marchés. Ce n’est pas toujours du grand art au sens de l’académisme, même s’il en est originaire. Mais faut-il que l’art soit issu de l’Académisme ou d’une institution pour le qualifier de grand art ? A cette question, nous répondons que l’académisme ou les institutionnels n’ont pas toujours identifié l’art du moment et que la vision d’art majeur est un concept très évolutif en fonction du temps, des mœurs. Nous dirons tout simplement que seul le recul permet véritablement d’avoir une meilleure idée de ce qui est déterminant ou pas pour l’art, et encore.
L’art en Alsace prend sa source dans ce facteur industriel, qui a été déterminant. Nous mettons rapidement en lumière, les quelques courants artistiques qui ont accompagnés cette tendance.
Au XVIIIe siècle le néo-classicisme était à la mode. Une école de peinture de fleurs est d’ailleurs née et a prospérée pendant le XIXe siècle.

La peinture pompier, académique, réaliste ou d’histoire, typique du Second Empire, s’est avant tout exprimée chez les artistes alsaciens de Paris !


Atelier du sculpteur Alfred Martzolff à l'Ecole des Arts décoratifs de Strasbourg
Atelier du sculpteur Alfred Martzolff à l'Ecole des Arts décoratifs de Strasbourg
Au début du XIXe siècle, le Romantisme a été un courant d’art majeur auprès de nombreux artistes locaux. Ce mouvement a particulièrement duré jusqu’à la guerre franco-prussienne.
La peinture pompier, académique, réaliste ou d’histoire, typique du Second Empire, s’est avant tout exprimée chez les artistes alsaciens de Paris ! Cette école alsacienne de peinture regroupant, Auguste Bartholdi, Gustave Brion, Théodore Deck, Jean-Jacques Henner, Gustave Jundt, Théodore Lix, Camille-Alfred Pabst, Théophile Schuler, Alfred Schutzenberger, … était bien placée auprès du Comte Emilien de Nieuwerkerke.
Les artistes locaux ont constitué aussi dès le milieu du XIXe siècle une iconographie régionale, qui fera sa renommée et deviendra son image de marque dès 1900.
La période du Reichsland d’Alsace-Lorraine (1871-1918) a freiné dans un premier temps le développement artistique. Pourtant, très rapidement une nouvelle génération allait émerger, vers 1900, autour de Charles Spindler et Gustave Stoskopf. Le fait industriel jouait encore une fois un rôle moteur dans l’abondance et la multiplication des artistes locaux, même si cette période a ses propres spécificités.
Ainsi, la peinture impressionniste a trouvé dans la région une école autour de l’artiste Lothar von Seebach. L’art Nouveau a également pu s’exprimer par des artistes comme Anton Seder ou Charles Spindler. Plus tardivement, l’Expressionnisme allemand, la nouvelle objectivité (Neue Sachlichkeit), avaient trouvé auprès de quelques artistes un fort intérêt.
Nous pourrions encore décliner ces démonstrations par d’autres exemples.
Le fait industriel a accompagné tout au long de cette période l’art en Alsace, avec plus au moins d’intensité. Les mouvements artistiques correspondent aux modes, et tel un cartonnier, les artistes locaux y ont puisé ou non, leurs inspirations au gré de leurs besoins et des débouchés. C’est ça aussi l’art !


Usine textile en 1877. Gravure du XIXe siècle.
Usine textile en 1877. Gravure du XIXe siècle.


Références bibliographiques :
Cent cinquante ans de production en Alsace 1800-1950. La céramique de Soufflenheim – hors-série – Patrimoine d’Alsace – Editions Lieux dits -2003
Revue d’Alsace – monuments et paysages d’Alsace entre France et Allemagne N° 131 – 2005 – article de François Pétry « Invention du paysage et identité aux XIXe et XXe s.
www.crdp-strasbourg.fr/bnpa/rubrique/industrie « Mulhouse, ville de la révolution industrielle »
« Le beau jardin de France » L’Alsace au XVIIIe siècle – Claude Muller - Editions la place Stanilas -2008 – article « Prélude à l’industrialisation ».
Revue Saison d’Alsace 48 – Le printemps des paysages – mai 2011
www.musee-impression.com
Lotz Francois – Artistes peintres de jadis et naguère : 1880-1982 Editions Printek 1897– Artistes peintres alsaciens d’un temps anciens 1800-1880 – éditions Printek - 1991

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