Emmanuel BennerMulhouse, 28 mars 1836 - 24 septembre 1896, Nantes« Rêve »Huile sur toile Alsacien(ne) 40,5x30cm Signature en haut à droite vers 1895
Emmanuel BENNER "Rêve" huile sur toile, 40,5x30cm (détail)
Emmanuel BENNER "Rêve" huile sur toile, 40,5x30cm (détail)
Emmanuel BENNER "Rêve" huile sur toile, 40,5x30cm (avec son cadre)
Emmanuel BENNER "Rêve" huile sur toile, 40,5x30cm (verso)
Emmanuel BENNER "Rêve" - reproduction variante
Emmanuel BENNER "Rêve" - variante
Cette très rare œuvre d’Emmanuel Benner constitue un témoignage particulièrement émouvant de cette peinture patriotique alsacienne née dans le traumatisme de la guerre de 1870 et de l’annexion de l’Alsace-Lorraine à l’Empire allemand. Derrière l’apparente simplicité d’une jeune Alsacienne plongée dans ses pensées, Benner développe une véritable allégorie de la province perdue, où le portrait, le souvenir et l’histoire collective se confondent.
Né à Mulhouse en 1836, Emmanuel Benner appartient, avec son frère jumeau Jean Benner, à cette génération d’artistes alsaciens dont la carrière fut profondément marquée par les bouleversements de 1870-1871. Installé à Paris et présent dans les Salons, il développa une œuvre mêlant peinture de genre, portrait, nu et sujets allégoriques. Les sources anciennes mentionnent précisément parmi ses œuvres de 1895 Le Rêve : Alsace et France, tandis qu'une grande composition aujourd'hui connue sous le titre La Perte de l'Alsace-Lorraine, également datée de 1895, témoigne de l'importance de cette thématique à la fin de sa carrière.
Notre tableau entretient justement un rapport particulièrement étroit avec cette grande composition. Il ne s'agit cependant pas d'une simple réduction mécanique : Benner isole la figure de l'Alsacienne pensive et la transforme en sujet autonome, resserrant considérablement l'expression autour du sentiment intérieur. Dans la grande œuvre, l'Alsace est associée à une seconde figure féminine et au drapeau français ; ici, la jeune femme demeure seule avec son rêve. Ce déplacement du registre narratif vers celui de l'intime confère à la composition une intensité psychologique remarquable.
La jeune Alsacienne occupe presque entièrement le premier plan. Assise, le buste légèrement incliné, la tête penchée et les yeux clos ou baissés, elle croise doucement ses mains sur ses genoux. Rien de théâtral dans son attitude : la douleur est contenue, intériorisée. Benner substitue à la démonstration patriotique une mélancolie silencieuse. La figure semble moins regarder qu'elle ne se souvenir.
Sa grande coiffe noire constitue le pivot plastique de la composition. Déployée autour du visage, elle forme une masse sombre presque monumentale qui accentue, par contraste, la délicatesse des carnations. Le visage, le cou et les mains émergent ainsi de l'obscurité avec une douceur toute particulière. Le corsage blanc, traité dans des tonalités froides légèrement bleutées, apporte une seconde zone lumineuse et conduit naturellement le regard vers les mains abandonnées.
Cette importance donnée à la coiffe dépasse largement le pittoresque régional. Comme chez d'autres artistes alsaciens de la génération de Benner, le costume devient un signe d'appartenance et bientôt un symbole. La jeune femme n'est plus seulement une Alsacienne : elle tend à incarner l'Alsace elle-même.
Le rapprochement avec Jean-Jacques Henner s'impose naturellement. Dans L'Alsace. Elle attend, peinte dès 1871, Henner avait lui aussi choisi une jeune femme en coiffe noire pour personnifier la province séparée de la France. Le Musée national Jean-Jacques Henner souligne précisément que l'œuvre transforme une Alsacienne en figure allégorique de la douleur de la province perdue, tout en évitant la grandiloquence patriotique. Benner s'inscrit dans cette même sensibilité, mais en privilégiant ici davantage encore le registre du songe et de la mémoire.
C'est cependant l'arrière-plan qui livre la clef véritable de notre tableau. Dans l'angle supérieur gauche, la pénombre se déchire soudainement. Une trouée lumineuse apparaît comme une vision au sein du ciel sombre : on y distingue, dans le lointain, une ville dominée par une haute flèche, évocation de Strasbourg et de sa cathédrale. À proximité surgissent des accents tricolores évoquant le drapeau français. Cette apparition n'appartient pas tout à fait au même espace que la jeune femme. Vaporeuse, presque immatérielle, elle semble naître de sa pensée.
La construction devient alors admirablement lisible : ce que nous voyons derrière elle est ce qu'elle voit intérieurement. Strasbourg et la France apparaissent dans son rêve comme les images d'une patrie dont l'histoire l'a séparée. Le paysage n'est donc pas un simple arrière-plan topographique ; il constitue la matérialisation picturale de la mémoire.
Cette opposition entre les deux registres donne au tableau toute sa poésie. Le présent appartient aux tonalités sombres : noirs, gris, bleus profonds et terres enveloppent la jeune femme. Le souvenir, au contraire, surgit dans une lumière laiteuse où apparaissent quelques notes plus vives. Benner traduit ainsi par les seuls moyens de la peinture l'opposition entre la réalité de la séparation et l'espérance du retour.
Le tableau s'inscrit pleinement dans un phénomène artistique et mémoriel beaucoup plus vaste. Après 1871, l'image de l'« Alsace perdue » devient un thème majeur de l'imaginaire français, donnant naissance à de nombreuses représentations où la province annexée est personnifiée sous les traits d'une femme ou d'une jeune Alsacienne endeuillée. Cette iconographie, largement diffusée jusqu'en 1914, participe à la construction d'une image idéalisée et douloureuse de la province séparée.
Chez Emmanuel Benner, cette question revêt nécessairement une résonance particulière du fait de ses propres origines mulhousiennes. Son frère jumeau Jean Benner partage d'ailleurs ce même attachement à l'Alsace et à la France : une source contemporaine évoque explicitement chez Jean le désir ardent du retour de l'Alsace-Lorraine à la France. Cette sensibilité familiale et générationnelle permet de replacer l'œuvre dans un contexte où l'identité alsacienne et le souvenir de la France constituent, pour nombre d'artistes originaires de la région installés à Paris, une préoccupation profonde.
L'intérêt exceptionnel de notre tableau réside enfin dans sa relation avec la grande composition de 1895. Dans La Perte de l'Alsace-Lorraine, Benner développe une allégorie plus complexe : deux femmes sont réunies, l'une debout, l'autre assise et inclinée, auprès du drapeau français. La figure assise présente une parenté manifeste avec celle de notre toile : même grande coiffe, même tête inclinée, même attitude méditative et même position des mains. La grande composition, huile sur toile de 129,5 × 96,5 cm, est documentée comme une œuvre allégorique datée de 1895.
Notre tableau apparaît ainsi comme une variation autonome et intimiste autour de l'une des figures centrales d'une œuvre majeure de la dernière période de Benner. Mais l'artiste enrichit ici le motif d'un élément particulièrement suggestif : la vision de Strasbourg surgissant dans la pénombre. Là où la grande composition exprime explicitement la perte de l'Alsace-Lorraine par la réunion de plusieurs symboles, celle-ci concentre toute la charge émotionnelle dans le songe solitaire d'une jeune femme.
Cette économie de moyens lui confère peut-être une émotion plus immédiate encore. Le spectateur n'assiste ni à un événement historique ni à une scène héroïque. Il se trouve devant une femme silencieuse dont le rêve suffit à convoquer tout un territoire perdu. L'Histoire est devenue sentiment.
Par son iconographie, sa relation directe avec les recherches de Benner autour de Le Rêve : Alsace et France et de La Perte de l'Alsace-Lorraine, et par l'extrême délicatesse avec laquelle le peintre transforme le drame politique de 1870 en méditation intime, cette œuvre doit être considérée comme une pièce particulièrement significative dans la production tardive d'Emmanuel Benner. Elle dépasse largement le simple portrait d'une jeune femme en costume régional : elle constitue une véritable allégorie de l'Alsace rêvant de la France, suspendue entre deuil, souvenir et espérance.
Information(s) supplémentaire(s) : très bon état de conservation. Cadre XIXe siècle. Format avec son cadre : 67x57cm.
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