Frederic FiebigTalsen (Lettonie), 1885 - 1953, Sélestat« Sélestat fenaison »Huile sur carton 18,5x16cm ( à vue) Signature en bas à gauche vers 1930 et 1934
Frédéric FIEBIG "Sélestat fenaison" huile sur carton, 18,5x16cm - vers 1930 et 1934 (détail)
Frédéric FIEBIG "Sélestat fenaison" huile sur carton, 18,5x16cm - vers 1930 et 1934 (avec son cadre)
Littérature :
- Variante reproduite page 131 (pleine page) in "Frédéric FIEBIG, des plaines de Courlande au Ried alsacien" préface de Me Maurice Rheims, Texte de Nadine Lehni, marie-jeanne Geyer et Daniel Walther, éditions Oberlin (1984)
- Variante reproduite in page 140 in "Frédéric FIEBIG, sa vie et son oeuvre" par Kyra Kapsreiter-Homeyer, Gyss à Obernai (1992)
Cette remarquable huile sur carton de Frédéric Fiebig s’inscrit dans l’un des cycles les plus emblématiques et les plus recherchés de son œuvre : celui des scènes rurales et, plus particulièrement, de la fenaison, thème auquel l’artiste confère une intensité plastique et une portée presque mythique. Réalisée entre 1930 et 1934, cette composition témoigne d’une maturité stylistique où la figuration s’efface partiellement au profit d’une construction picturale autonome, fondée sur la couleur et la matière.
Au centre de la composition se dresse une meule de foin monumentale, véritable pivot visuel autour duquel s’organise l’ensemble de la scène. Sa masse compacte, traitée en larges empâtements ocre et bruns, confère à cette forme une densité presque architectonique. Elle apparaît moins comme un simple élément du paysage agricole que comme une présence sculpturale, inscrite dans l’espace avec une force tellurique.
Les figures humaines, réduites à des silhouettes penchées, presque anonymes, participent d’un même mouvement d’intégration à la matière environnante. Leurs gestes — celui de ramasser, de charger, de retourner la terre ou le foin — sont suggérés avec une économie de moyens remarquable, mais chargés d’une tension expressive qui dépasse la simple anecdote. Ces corps courbés, inscrits dans un rythme répétitif, évoquent une temporalité cyclique, celle des travaux agricoles, mais aussi une forme de labeur ancestral.
La palette chromatique, audacieuse et subtile, constitue l’un des aspects les plus singuliers de l’œuvre. Le ciel, traité en larges aplats de tons violacés, bleutés et rosés, s’éloigne de toute naturalité pour devenir un champ pictural autonome, vibrant et presque abstrait. Il entre en résonance avec les tonalités chaudes du sol et de la meule, créant un contraste dynamique caractéristique du langage de Fiebig dans ces années. Les verts du paysage, traités par touches fragmentées, participent à cette orchestration chromatique où chaque zone de couleur conserve son autonomie tout en contribuant à l’équilibre général.
La matière picturale, dense et stratifiée, est appliquée avec une liberté gestuelle remarquable. Les empâtements épais, parfois presque sculpturaux, traduisent une approche où la peinture devient elle-même sujet. Les traces du geste, visibles et assumées, confèrent à l’ensemble une énergie brute, immédiate, qui inscrit l’œuvre dans une modernité pleinement affirmée.
Dans cette scène de fenaison, Fiebig ne se contente pas de représenter une activité rurale : il en propose une vision intérieure, presque archaïque, où la nature, le travail humain et la matière picturale se confondent dans une même dynamique. Cette œuvre, dont des variantes sont conservées et reproduites dans les principaux ouvrages de référence consacrés à l’artiste, illustre avec une rare intensité la singularité de son langage, à la croisée du post-impressionnisme et de l’expressionnisme.
Par sa puissance formelle, la richesse de sa pâte et la profondeur de sa vision, cette peinture s’impose comme un témoignage particulièrement abouti de l’art de Frédéric Fiebig, dans l’un de ses registres les plus emblématiques et les plus recherchés.
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