Henri Ebel

Gimmeldingen, 1849-1931, Strasbourg

« Mondlicht »

technique mixte

Signature en bas à droite

1907

Henri EBEL Mondlicht technique mixte - 67x42cm. - 1907 (détail). Henri Ebel
Henri EBEL "Mondlicht" technique mixte - 67x42cm. - 1907 (détail)
Henri EBEL Mondlicht technique mixte - 67x42cm. - 1907 (avec son cadre). Henri Ebel
Henri EBEL "Mondlicht" technique mixte - 67x42cm. - 1907 (avec son cadre)
Henri EBEL Mondlicht technique mixte - 67x42cm. - 1907 (verso). Henri Ebel
Henri EBEL "Mondlicht" technique mixte - 67x42cm. - 1907 (verso)

Provenance :
- ancienne collection Henri BEECKE (1877 - 1954) - n°31


Cette rare et très séduisante œuvre d’Henri Ebel, intitulée par l’artiste lui-même Mondlicht (« Clair de lune ») au revers et datée de 1907, réunit avec une remarquable évidence plusieurs des thèmes qui constituent le cœur même de son œuvre : Fegersheim, l’architecture rurale alsacienne, la neige et, surtout, l’étude de la lumière dans ses manifestations les plus fugitives. Les recherches récentes consacrées à Ebel ont justement contribué à réhabiliter celui que l’on désigne volontiers comme le « Maître de Fegersheim » et le « peintre de la lumière ». Ses paysages au soleil couchant ou levant, ses intérieurs éclairés à la lampe et ses nombreux clairs de lune constituent l’un des aspects les plus personnels de sa production.

La composition est d’une étonnante économie. Une maison traditionnelle alsacienne à pans de bois, vue frontalement, occupe la partie inférieure du tableau. Recouverte par la neige, elle émerge d’un environnement presque entièrement absorbé par la nuit. Ebel renonce à toute présence humaine et à tout détail anecdotique superflu : l’architecture elle-même devient le véritable personnage du tableau. Les colombages, rapidement indiqués par un réseau de lignes bleu sombre, structurent la façade tandis que les toitures enneigées se détachent par quelques accents blanchâtres, presque graphiques.

Mais l’essentiel se joue au-dessus de cette masse terrestre. Un ciel immense occupe près des deux tiers de la composition, conférant à cette modeste vue de Fegersheim une ampleur presque cosmique. La pleine lune, placée très haut au-dessus de la maison, apparaît comme un petit disque incandescent autour duquel Ebel construit progressivement une vaste auréole. Aux blancs crémeux du centre succèdent des jaunes, des ocres et surtout d’étonnantes nuances verdâtres qui viennent progressivement se dissoudre dans les bleus profonds de la nuit.

Cette diffusion concentrique de la lumière constitue assurément l’un des morceaux les plus remarquables de l’œuvre. Ebel ne cherche pas tant à représenter la lune elle-même qu’à peindre ce phénomène presque insaisissable qu’est la propagation de sa lumière dans une atmosphère hivernale. Les limites disparaissent, les couleurs se contaminent mutuellement et la matière picturale, volontairement apparente, donne au ciel une vibration particulière. La lune devient ainsi une véritable source chromatique dont l’éclat semble rayonner jusque sur les toitures enneigées.

L’œuvre trouve naturellement sa place au sein des nombreuses recherches qu’Ebel consacra aux effets nocturnes. Le corpus aujourd’hui documenté comprend notamment un Clair de lune sur toit de 1902, un Clair de lune sur maison en face de 1904, un Clair de lune sur Fegersheim, un Clair de lune sur cimetière, une Lune auréolée ou encore, plus tardivement, un Clair de lune bleuté de 1927. Cette récurrence montre combien le motif lunaire constitue chez lui non un thème occasionnel, mais un véritable laboratoire pictural consacré à la couleur et à la lumière.

Daté de 1907, Mondlicht appartient en outre à une période particulièrement intéressante. Ebel est alors établi depuis longtemps à Fegersheim, où il avait développé parallèlement à son activité de peintre une importante carrière de décorateur et restaurateur d’églises. Les sources patrimoniales attestent son activité dans la région dès la fin des années 1870. Dans cette œuvre profane, cependant, il s'affranchit totalement de l'académisme de la peinture religieuse pour développer une écriture beaucoup plus libre, fondée sur la sensation.

La facture mérite à ce titre une attention particulière. À mesure que le regard s’éloigne de la maison, la forme tend à se dissoudre dans la couleur. Les longues traînées obliques et courbes parcourant le ciel donnent à celui-ci une mobilité presque atmosphérique. Les bleus ne sont jamais uniformes : bleu de Prusse, cobalt, gris bleutés et tonalités turquoise ou verdâtres semblent se superposer par voiles successifs. À cette immensité mouvante répond la construction plus ferme de la maison, faite de verticales, d’horizontales et de diagonales. L’opposition entre la stabilité géométrique de l’habitation et l’immatérialité du ciel donne toute sa force à la composition.

L’atmosphère qui s’en dégage est profondément silencieuse et contemplative. La neige absorbe les bruits ; aucune fenêtre éclairée ne vient troubler la nuit ; aucun personnage n’anime la rue. Seule demeure cette maison alsacienne, immobile sous la lune, tandis que la lumière froide transforme un motif familier de Fegersheim en une vision presque irréelle. Ebel dépasse ainsi largement la simple transcription topographique : le paysage observé devient paysage ressenti, et la lumière le moyen privilégié de cette transfiguration.

La provenance de l’œuvre lui confère enfin un intérêt tout particulier. Le tableau a en effet appartenu au peintre Henri Beecke (1877-1954), l’une des figures importantes de la peinture alsacienne du début du XXᵉ siècle. Les liens artistiques entre les deux hommes ne sont pas seulement supposés : les archives consacrées à Ebel conservent notamment la trace d’un important portrait d’Henri Ebel exécuté par Henri Beecke, aujourd’hui en collection particulière. La présence de Mondlicht dans la collection personnelle de Beecke prend dès lors une signification particulière : elle témoigne concrètement de l’estime portée par un artiste alsacien de la génération suivante à l’œuvre du « Maître de Fegersheim ».

Plus précieux encore pour l’histoire matérielle du tableau, le numéro « 31 » porté au revers permet de l’identifier comme la trente-et-unième œuvre de la collection Ebel constituée par Beecke, selon l'inscription de provenance conservée sur l’œuvre. Ce numéro transforme le revers du tableau en véritable document historique et inscrit Mondlicht dans l’histoire des relations et des admirations qui unirent les artistes alsaciens au tournant du siècle.

Ainsi, par sa date précoce de 1907, son titre original Mondlicht, son sujet précisément situé à Fegersheim, sa remarquable étude des effets de lune sur la neige et enfin sa provenance Henri Beecke, cette œuvre réunit à un degré particulièrement heureux ce qui fait la singularité d’Henri Ebel. La maison alsacienne n’est finalement que l’ancrage terrestre d’un tableau dont le véritable sujet est la lumière elle-même : une lumière silencieuse, diffuse et presque mystérieuse, capable de métamorphoser, le temps d’une nuit d’hiver, le paysage familier de Fegersheim.




Information(s) supplémentaire(s) : Très bon état de conservation. Cadre d'origine.

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