Léo Schnug

Strasbourg, 1878-1933, Brumath

« Lustre héraldique néo-médiéval provenant de l’atelier d’Adolf Zilly (1873 - 1931) »

Fer forgé patiné et écussons peints polychromes

Hauteur : 80cm et diamètre : 60cm

vers 1900

Littérature :
  • Reproduit page 121 in "Léo Schnug - un artiste de légende de la Neustadt au Haut-Koenigsbourg" par Julien et Walter Kiwior, Vandelle éditions (2017)

Provenance : atelier du peintre-décorateur Adolf Zilly (1873-1931), Strasbourg.

Cette exceptionnelle pièce unique, née de la collaboration entre les frères Zschock pour la ferronnerie et Léo Schnug pour les écussons peints, constitue un témoignage particulièrement évocateur de l’effervescence artistique strasbourgeoise autour de 1900. Plus qu’un simple luminaire, ce lustre doit être compris comme une véritable œuvre d’art total, à la rencontre de la ferronnerie, de la peinture, de l’héraldique et de cet imaginaire médiéval dont Schnug allait devenir l’un des interprètes les plus singuliers en Alsace.
L’objet possède d’abord une remarquable présence architecturale. Suspendue par un jeu complexe de chaînes et de tiges torsadées, sa grande couronne circulaire en fer forgé semble flotter dans l’espace. Trois principaux tirants triangulent la suspension et convergent vers un système d’anneaux et de crochets qui accentue volontairement le caractère artisanal de l’ensemble. Rien n’est dissimulé : assemblages, torsades, boucles et attaches participent pleinement à l’esthétique de l’objet.
Cette ferronnerie est l’œuvre des frères Adolf et Otto Zschock, artistes ferronniers liés à l’École des Arts décoratifs de Strasbourg. Leur activité dans le domaine de la ferronnerie d’art au début du XXᵉ siècle est attestée par l’Inventaire général du patrimoine culturel, qui documente notamment plusieurs travaux exécutés par eux à Strasbourg.
Leur intervention inscrit donc le lustre dans ce contexte particulièrement fécond où les arts décoratifs strasbourgeois recherchent une synthèse entre savoir-faire artisanal, création artistique et références historiques.
La structure circulaire est elle-même conçue comme une véritable couronne végétale de métal. Les barres de fer ne sont jamais laissées dans une rigueur purement géométrique : elles sont parcourues de ramifications, de feuilles, de tiges et de volutes forgées. La dureté du matériau se trouve ainsi paradoxalement transformée en une matière presque organique. Les branches semblent courir autour du lustre comme les rameaux d'une vigne ou d'une végétation fantastique.
Sur cette armature prennent place les bobèches destinées aux bougies. Leur disposition régulière rythme la circonférence sans jamais rompre la silhouette irrégulière et volontairement archaïsante de l'ensemble. Lorsque le lustre était éclairé, les flammes devaient animer les reliefs du fer et faire vibrer les couleurs des écussons suspendus au-dessous, donnant à l'objet une présence presque théâtrale.
C'est précisément dans ce registre héraldique qu'intervient Léo Schnug.
Tout autour de la couronne sont disposés de petits écus peints, certains fixés directement à la structure, d'autres suspendus par de courtes chaînes. Leur diversité est remarquable : fonds rouges, bleus, noirs ou dorés accueillent animaux héraldiques, partitions géométriques et signes armoriés. Leur polychromie, aujourd'hui patinée par le temps, introduit au milieu du fer sombre des éclats de rouge vermillon, de bleu profond, d'or et d'ocre.
Ces écussons ne constituent nullement une décoration rapportée. Ils sont le véritable contrepoint pictural de la ferronnerie. À la masse sombre et linéaire du fer répondent les petites surfaces colorées des armoiries ; à la continuité circulaire de la structure répond le rythme discontinu des écus suspendus. Le lustre change ainsi d'aspect selon le point depuis lequel on l'observe.
On retrouve là l'une des grandes passions de Schnug : l'univers du Moyen Âge tardif et de la Renaissance germanique, ses costumes, ses armes, ses enseignes et son vocabulaire héraldique. L'artiste nourrissait son imaginaire d'une connaissance extrêmement attentive des sources historiques, tout en les transformant par une fantaisie graphique très personnelle. Son œuvre devait culminer quelques années plus tard dans les célèbres décors du Haut-Koenigsbourg, mais cette fascination est déjà pleinement constituée au tournant du siècle. La littérature consacrée à l'artiste souligne précisément l'importance de Dürer, Urs Graf et de l'imaginaire historique dans la formation de son langage.
Le lustre apparaît ainsi presque comme un objet échappé de l'une de ses compositions. On imagine aisément cette couronne héraldique suspendue au plafond d'une auberge du XVIᵉ siècle telle que Schnug aurait pu la dessiner, peuplée de lansquenets et de chevaliers. Pourtant, l'objet n'est pas une antiquité : il est une création moderne des environs de 1900, née précisément de cette volonté caractéristique de l'époque de réinventer le passé plutôt que de simplement le reproduire.
C'est en cela que cette œuvre est profondément représentative de la culture artistique de la Neustadt strasbourgeoise. À l'époque où l'Art nouveau recherche des formes nouvelles inspirées du végétal, une autre modernité se construit parallèlement à travers la redécouverte du patrimoine régional et du monde médiéval. Dans ce lustre, les deux tendances se rejoignent : les ramifications sinueuses du fer appartiennent au vocabulaire décoratif de 1900 tandis que les écussons de Schnug convoquent directement l'imaginaire héraldique ancien.
Sa provenance renforce considérablement cet intérêt.
Le lustre ornait en effet l'atelier d'Adolf Zilly (1873-1931), peintre-décorateur strasbourgeois important de cette période. Zilly participa notamment avec l'architecte Franz Scheyder au décor de la célèbre Maison égyptienne de Strasbourg ; la DRAC Grand Est confirme cette collaboration autour de 1906.
Plus intéressant encore pour notre objet, les recherches consacrées à Zilly et à Schnug montrent les liens qui unissaient les deux artistes : Schnug sollicitait Zilly pour des renseignements relatifs à la peinture décorative, tandis que l'atelier de Zilly est associé dans la littérature à la présence épisodique de Schnug.
Cette provenance permet de replacer le lustre dans son environnement originel : non pas celui d'un intérieur bourgeois choisi au hasard, mais celui d'un atelier d'artiste, au cœur même du milieu créatif strasbourgeois.
Il faut donc imaginer l'objet suspendu au-dessus d'un espace consacré à la peinture et au décor, fréquenté par des artistes qui partageaient un même intérêt pour l'histoire, les métiers d'art et le renouvellement des arts décoratifs. Dans ce contexte, le lustre devient presque un manifeste esthétique.
La collaboration qu'il matérialise est particulièrement significative : aux Zschock la matière et la construction ; à Schnug l'image et l'imaginaire. Les premiers donnent au fer sa silhouette, ses torsions et son vocabulaire végétal ; le second introduit la couleur, l'héraldique et cette dimension narrative qui lui est propre. Aucun des deux registres ne domine réellement l'autre : ils sont conçus pour fonctionner ensemble.
La patine actuelle ajoute encore à la puissance de l'objet. Le fer noirci, les traces d'oxydation et l'usure partielle des peintures donnent aujourd'hui au lustre l'apparence d'une pièce beaucoup plus ancienne. Cette transformation naturelle est particulièrement heureuse pour un objet dont l'ambition première était précisément d'évoquer un passé médiéval rêvé. Le temps a en quelque sorte achevé l'illusion imaginée par ses créateurs.
Avec ses 80 cm de hauteur pour 60 cm de diamètre, l'œuvre conserve néanmoins des proportions suffisamment contenues pour ne jamais devenir monumentale. Son ampleur provient davantage de son déploiement dans l'espace que de ses dimensions réelles : les chaînes prolongent verticalement la couronne tandis que les écussons suspendus en animent la partie inférieure.
La reproduction de cette pièce dans la monographie consacrée à Léo Schnug par Julien et Walter Kiwior lui confère enfin une documentation bibliographique particulièrement importante. L'ouvrage de 2017 a précisément contribué à remettre en lumière la diversité des domaines dans lesquels Schnug s'est exprimé, du dessin et de l'ex-libris jusqu'au décor monumental et aux arts décoratifs
Ce lustre héraldique apparaît ainsi comme un objet particulièrement emblématique du Strasbourg artistique autour de 1900. Il réunit trois dimensions rarement conservées ensemble : la virtuosité artisanale des frères Zschock, l'univers graphique de Léo Schnug et la provenance de l'atelier d'Adolf Zilly.
Plus encore qu'un luminaire, il constitue un extraordinaire témoignage de cette génération qui entendait abolir la frontière entre beaux-arts et arts décoratifs. Le fer forgé devient sculpture, l'écusson devient peinture et l'objet fonctionnel devient œuvre d'art. Dans cette pièce unique, le Moyen Âge rêvé par Léo Schnug rencontre ainsi la modernité décorative de la Strasbourg de 1900 : une œuvre à la fois archaïsante dans son imaginaire et profondément moderne dans sa conception.

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