Léon ElchingerSoufflenheim, 1871 - 1942, Soufflenheim« Grand vase à fond bleu et à décor à larges coups de pinceaux de couleur grise, cercles oranges et points blancs »céramique Hauteur : 30cm et diamètre : 20cm vers 1920
Léon ELCHINGER "Grand vase à fond bleu et à décor à larges coups de pinceaux de couleur grise, cercles oranges et points blancs" céramique, hauteur 30cm - vers 1920
Léon ELCHINGER "Grand vase à fond bleu et à décor à larges coups de pinceaux de couleur grise, cercles oranges et points blancs" céramique, hauteur 30cm - vers 1920
Léon ELCHINGER "Grand vase à fond bleu et à décor à larges coups de pinceaux de couleur grise, cercles oranges et points blancs" céramique, hauteur 30cm - vers 1920
dessin préparatoire de Léon ELCHINGER
Littérature :
- "Elchinger 1890 - 1960, céramistes" par Sophie-Elisabeth & Rainer Syring et Marc Elchinger, Editions Musées de Sarreguemines (2016), pages 57, 59 et 59
Ce remarquable vase de Léon Elchinger, exécuté vers 1920 pour les « Arts Réunis » des Magasins Réunis de Nancy et de Paris, constitue un témoignage particulièrement rare d’un moment essentiel de l’histoire des arts décoratifs français : celui où les idéaux issus de l’École de Nancy rencontrent les nouvelles ambitions d’une production artistique destinée à une diffusion plus large. Il documente en outre un aspect singulier de la carrière du céramiste de Soufflenheim, davantage connu pour ses recherches sur les grès flammés, les lustres métalliques et ses grandes réalisations décoratives. La formation particulièrement complète d’Elchinger — à Nancy, Höhr-Grenzhausen puis Strasbourg, complétée par des voyages et séjours d’étude européens — explique cette remarquable capacité à renouveler constamment son langage céramique.
L’objet frappe tout d’abord par l’audace de sa silhouette architecturée. Plutôt que d'adopter le profil continu d'un vase traditionnel, Elchinger construit le volume par la superposition de trois renflements successifs. La large panse inférieure se resserre brutalement avant de s'épanouir dans un second corps globulaire, lui-même surmonté d'un col renflé. Cette succession de volumes confère au vase une physionomie presque sculpturale, évoquant par sa verticalité et ses étranglements successifs une forme végétale stylisée autant qu'une architecture en miniature.
Cette construction particulièrement affirmée marque déjà une évolution par rapport aux lignes sinueuses de l'Art nouveau. Vers 1920, la forme se fait plus compacte, plus géométrique, presque monumentale. Sans appartenir encore pleinement au vocabulaire de l'Art déco, le vase en annonce incontestablement certaines préoccupations : simplification du volume, goût de la répétition, affirmation de la structure et subordination du décor à l'architecture de l'objet.
Le décor est précisément conçu pour souligner cette articulation en trois registres. Sur les parties supérieure et médiane, de longues bandes verticales bleu clair se détachent sur un remarquable bleu de cobalt profond. Certaines s'élargissent en formes lancéolées, légèrement irrégulières, qui épousent naturellement le galbe de la céramique. Leur disposition accentue la verticalité de l'objet tout en accompagnant les gonflements successifs de sa silhouette.
La partie inférieure développe au contraire un décor beaucoup plus libre. De puissantes courbes bleu sombre se détachent sur un fond bleu-vert pâle et remontent depuis la base comme de grandes feuilles, des palmes ou des vagues stylisées. Le motif demeure suffisamment abstrait pour échapper à toute identification botanique précise : la nature n'est plus représentée, mais synthétisée en rythme. Cette réduction du monde végétal à quelques lignes essentielles constitue justement l'un des passages fondamentaux entre l'esthétique naturaliste de l'Art nouveau et les recherches décoratives des années 1920.
Entre ces deux systèmes décoratifs apparaît une étroite frise particulièrement précieuse pour l'équilibre général de l'œuvre. De petits motifs circulaires blancs, cernés d'ocre orangé, ponctuent le bleu profond à la manière de baies, de fruits ou de petites fleurs stylisées. Leur chaleur chromatique rompt volontairement avec la domination des bleus. Ces modestes accents orangés deviennent ainsi de véritables points lumineux, animant la surface et séparant visuellement la panse inférieure du corps central.
La palette, volontairement restreinte, contribue considérablement à la puissance décorative du vase. Au bleu cobalt presque nocturne répond un bleu céladon légèrement grisé ; les blancs et les terres orangées n'interviennent que ponctuellement. L'émail brillant unifie l'ensemble tout en révélant les irrégularités du travail manuel. On distingue dans les zones claires un fin réseau de craquelures ainsi que les traces du pinceau, tandis que les lignes elles-mêmes conservent de petites variations d'épaisseur. Loin de constituer des imperfections, celles-ci rappellent que nous sommes devant une céramique décorée à la main, dont chaque exemplaire possède nécessairement ses propres nuances.
Cette dimension artisanale prend tout son sens dans le contexte des Arts Réunis. Sous l'impulsion d'Eugène Corbin, les Magasins Réunis de Nancy puis de Paris participent à cette volonté, héritée de l'École de Nancy, de rapprocher création artistique et production industrielle. Il ne s'agit plus de réserver l'objet moderne à une clientèle de collectionneurs susceptible d'acquérir exclusivement des pièces uniques, mais de concevoir des modèles pouvant être diffusés auprès d'un public plus vaste sans renoncer à l'intervention de l'artiste.
Les « Arts Réunis » matérialisent remarquablement cette ambition. Placée sous la direction artistique du peintre décorateur Ernest Ventrillon (1884-1952), cette production associe conception artistique, savoir-faire régional et diffusion commerciale. Des objets décoratifs — notamment vases, coupes et assiettes murales — sont exécutés à partir de modèles fournis aux ateliers puis distribués par le réseau des Magasins Réunis. Léon Elchinger prend part à cette aventure en mettant son exceptionnelle maîtrise de la céramique au service d'une conception moderne de l'objet décoratif.
Une telle collaboration n'avait d'ailleurs rien d'étranger à son parcours. Depuis les années 1890, Elchinger avait multiplié les échanges avec les principaux acteurs du renouveau des arts décoratifs alsaciens. Membre du cercle de Saint-Léonard, il travailla notamment avec Charles Spindler et, plus tard, avec le sculpteur Ringel d'Illzach ; ses œuvres furent remarquées dans plusieurs grandes manifestations internationales, notamment Paris en 1900 et Turin en 1902. Il avait donc depuis longtemps aboli la frontière entre œuvre autonome, objet décoratif et collaboration artistique.
Notre vase apparaît néanmoins particulièrement intéressant dans son corpus parce qu'il témoigne d'un changement de paradigme. Aux expérimentations sophistiquées des grès flammés et des lustres métalliques qui avaient contribué à établir sa réputation au tournant du siècle succède ici une recherche davantage fondée sur la forme, le dessin et la couleur. La Fédération des Sociétés d'Histoire et d'Archéologie d'Alsace rappelle d'ailleurs l'importance des recherches techniques d'Elchinger et de ses fameux vernis métalliques, dont il conservait jalousement les procédés.
Le vase des Arts Réunis montre ainsi combien il serait réducteur de cantonner Léon Elchinger au seul Art nouveau. Artiste profondément curieux, il accompagne les transformations du goût sur plusieurs décennies et sait adapter son langage aux nouvelles orientations décoratives de l'après-guerre. Ici, le naturalisme végétal de ses premières années s'est mué en ornement stylisé et presque abstrait, tandis que le modelé puissant de la pièce annonce la robustesse géométrique des années 1920.
La rareté de ce modèle ajoute naturellement à son intérêt. Le fait qu'un exemplaire soit reproduit dans l'ouvrage de référence consacré à Léon Elchinger permet surtout de replacer cette pièce dans une production aujourd'hui clairement identifiée et documentée. Dans un corpus extrêmement varié — qui s'étend de la petite céramique artistique aux décors monumentaux — ces créations destinées aux Arts Réunis constituent un chapitre particulièrement séduisant parce qu'elles matérialisent la circulation des idées entre Alsace et Lorraine, entre Soufflenheim et Nancy, deux foyers majeurs du renouveau des arts décoratifs dans l'Est de la France.
À travers ses 30 centimètres de hauteur, cette œuvre concentre ainsi plusieurs ambitions de la modernité décorative du début du XXᵉ siècle : alliance de l'artiste et de l'atelier, simplification du vocabulaire végétal, puissance expressive de la couleur et recherche d'une diffusion élargie de l'objet d'art.
Bien davantage qu'un simple vase décoratif, cette pièce apparaît donc comme un précieux jalon dans l'évolution de Léon Elchinger et comme un témoignage rare de l'aventure des Arts Réunis. À la croisée de l'héritage de l'École de Nancy et des prémices de l'Art déco, elle illustre admirablement cette volonté, chère à Eugène Corbin, de réconcilier création artistique, savoir-faire artisanal et modernité industrielle, sans jamais sacrifier la personnalité de la main qui façonne et décore l'objet.
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