Luc Hueber

Sainte-Croix-en-Plaine, 1888 - 1974, Strasbourg

« Intérieur fleuri au poêle en faïence »

Huile sur toile

Intérieur

60x73cm

Signature en bas à gauche

1930

Luc HUEBER Intérieur fleuri au poêle en faïence huile sur toile, 60x73cm - 1930 (détail). Luc Hueber
Luc HUEBER "Intérieur fleuri au poêle en faïence" huile sur toile, 60x73cm - 1930 (détail)
Luc HUEBER Intérieur fleuri au poêle en faïence huile sur toile, 60x73cm - 1930 (détail). Luc Hueber
Luc HUEBER "Intérieur fleuri au poêle en faïence" huile sur toile, 60x73cm - 1930 (détail)
Luc HUEBER Intérieur fleuri au poêle en faïence huile sur toile, 60x73cm - 1930 (avec son cadre). Luc Hueber
Luc HUEBER "Intérieur fleuri au poêle en faïence" huile sur toile, 60x73cm - 1930 (avec son cadre)
Luc HUEBER Intérieur fleuri au poêle en faïence huile sur toile, 60x73cm - 1930 (verso). Luc Hueber
Luc HUEBER "Intérieur fleuri au poêle en faïence" huile sur toile, 60x73cm - 1930 (verso)

Cette remarquable huile sur toile, datée de 1930, appartient à l’une des périodes les plus accomplies de Luc Hueber et à l’un des sujets auxquels l’artiste revient avec prédilection : l’intérieur. Loin d’être chez lui un simple décor domestique, celui-ci devient un véritable laboratoire pictural où meubles, étoffes, objets familiers et œuvres accrochées aux murs permettent au peintre d’organiser librement couleurs, volumes et lumière. L’année 1930 est précisément celle où Hueber connaît une importante reconnaissance parisienne avec son exposition à la galerie Armand Drouant ; elle s’inscrit encore pleinement dans les années fécondes du Groupe de Mai, auquel il adhère de 1919 à 1934.
Le regard pénètre dans une pièce chaleureuse dont Hueber ne cherche nullement à dresser l’inventaire minutieux. Tout y est pourtant immédiatement évocateur d’un intérieur habité : fauteuils tapissés de fleurs, tapis, commode ancienne, bouquets, statuette, tableaux, papier peint et, surtout, ce grand poêle en faïence blanche qui se dresse à droite. L’accumulation pourrait donner naissance à une scène encombrée ; elle devient au contraire, sous le pinceau de Hueber, une construction extraordinairement cohérente.
La composition s'organise autour d'un subtil équilibre entre verticales et horizontales. À gauche, la commode de bois rouge forme une masse compacte et puissante ; à droite, le poêle clair s'élève presque jusqu'au sommet de la toile. Entre ces deux pôles prend place un fauteuil fleuri dont le dossier circulaire constitue une sorte de pivot visuel. Les tableaux accrochés au mur prolongent ce jeu de formes géométriques tandis que le tapis sombre du premier plan vient stabiliser l'ensemble.
Mais la véritable unité du tableau est donnée par la couleur.
Hueber déploie ici une palette d'une exceptionnelle richesse : rouges vermillon et lie-de-vin de la commode, verts et bleus profonds des fauteuils, jaunes et roses des bouquets, bleu-gris du papier peint, blancs crémeux du poêle et du rideau. Les motifs floraux semblent littéralement circuler d'un élément à l'autre. Ils apparaissent sur le papier peint, se retrouvent dans les garnitures des fauteuils, gagnent le tapis puis surgissent réellement sous la forme des bouquets disposés sur la commode.
Cette circulation du motif est l'une des grandes réussites de la toile. Le décor peint, le textile et la fleur réelle tendent à se confondre. Hueber brouille ainsi volontairement les frontières entre l'objet et son ornementation. L'intérieur devient une vaste surface décorative dans laquelle chaque élément répond au suivant.
Le mur du fond est particulièrement révélateur de cette conception. Son papier peint floral n'est jamais traité comme un fond neutre. Les petites touches bleues, rouges et rosées constituent une véritable constellation chromatique qui envahit presque toute la surface. Les tableaux eux-mêmes semblent flotter au milieu de cette profusion : quelques rectangles sombres ou dorés suffisent à évoquer leurs cadres et leurs sujets.
Cette importance accordée à la construction par la couleur rappelle combien l'expérience du Groupe de Mai fut déterminante pour Hueber. Au contact notamment de Simon Lévy, il découvre l'œuvre de Cézanne ; les quelque quinze années durant lesquelles il participe au groupe sont décrites comme une période particulièrement riche d'expériences et d'enseignements. Dans la présente toile, cette leçon se manifeste moins par une citation stylistique que par une conception profondément moderne du tableau : chaque objet existe simultanément pour ce qu'il représente et pour la masse colorée qu'il introduit dans la composition.
La facture est libre, généreuse, parfois presque jubilatoire. Hueber ne s'attarde pas à définir les contours avec précision. La commode est construite par de larges passages rouges, bruns et violets ; les fleurs sont indiquées par quelques touches épaisses de jaune, de blanc ou de carmin ; les motifs des fauteuils se résolvent en petites taches juxtaposées. De près, certaines parties tendent presque vers l'abstraction ; à distance, l'intérieur se recompose avec une étonnante évidence.
Le poêle en faïence, à droite, joue à cet égard un rôle essentiel. Sa grande masse blanche introduit une respiration lumineuse au milieu de cette profusion de couleurs. Il forme comme une colonne verticale autour de laquelle s'organise la moitié droite du tableau. Quelques bandes ocre et jaune suffisent à en suggérer les différents registres. Face aux rouges de la commode et aux motifs multicolores du fauteuil, sa sobriété lui confère une présence presque architecturale.
À l'extrême droite, un rideau blanc, baigné de lumière, semble se dissoudre. Hueber abandonne ici presque toute précision descriptive : quelques touches de blanc et de bleu pâle suggèrent l'étoffe et la lumière qui pénètre vraisemblablement par une fenêtre située hors champ. Cette zone claire répond au poêle et empêche la composition de se refermer sur elle-même.
Le premier plan mérite également l'attention. Le parquet, traité dans une gamme chaude de jaunes et d'ocres, introduit une vaste zone de respiration. Sur celui-ci, le tapis sombre, semé de motifs floraux, avance en diagonale vers le spectateur. Deux paires de chaussures abandonnées à droite apportent enfin une note délicieusement familière. Ce détail apparemment anodin est important : il signale une présence humaine sans qu'aucune figure ne soit représentée.
C'est précisément l'une des grandes qualités des intérieurs de Hueber. Ils sont rarement de simples exercices décoratifs. Même vides de personnages, ils demeurent profondément habités. Une chaise, un vêtement, un bouquet ou, comme ici, une paire de chaussures suffisent à faire sentir que quelqu'un vient de quitter la pièce ou peut y revenir à tout instant.
L'intérêt de cette toile est d'autant plus grand que la scène d'intérieur constitue effectivement un véritable fil conducteur dans l'œuvre de Hueber. Plusieurs intérieurs datés des années 1920 et 1930 sont documentés, et les collections du Musée d'Art moderne et contemporain de Strasbourg conservent notamment un Intérieur de 1913 ; d'autres compositions datées de 1927 et 1930 témoignent de la persistance de ce thème. Hueber y reviendra encore dans les décennies suivantes, notamment dans ses représentations de son atelier.
Mais l'année 1930 confère à la présente œuvre une importance particulière. Elle correspond à un moment de pleine maturité : Hueber maîtrise désormais parfaitement ce langage dans lequel la leçon cézannienne, l'héritage du postimpressionnisme et son tempérament personnel de coloriste trouvent un remarquable équilibre. Son exposition parisienne à la galerie Armand Drouant cette même année rencontre un succès notable et marque une véritable étape de reconnaissance dans sa carrière.
Cet Intérieur fleuri au poêle en faïence apparaît ainsi comme une œuvre particulièrement représentative de cette période. Sous l'apparence d'une pièce familière, Hueber construit une véritable symphonie domestique de formes et de couleurs. Le rouge profond du meuble, le blanc du poêle, les verts des fauteuils, les bleus du papier peint et les petites explosions roses et jaunes des fleurs s'organisent avec une liberté qui dépasse largement la simple description.
Le tableau possède enfin cette qualité rare des meilleurs intérieurs de Luc Hueber : il est simultanément intime et pictural, familier et moderne. Chaque objet raconte quelque chose de la vie quotidienne, mais chacun peut également être regardé comme une forme pure. Le fauteuil devient une arabesque, la commode une masse rouge, le poêle une colonne blanche, les bouquets des éclats de couleur et le papier peint une vibration presque abstraite.
En 1930, au sommet de cette première maturité, Hueber ne peint donc plus seulement un intérieur : il peint l'intimité elle-même. Les objets familiers, les meubles et les fleurs deviennent les acteurs silencieux d'un monde clos, chaleureux et profondément personnel, où la couleur suffit à donner aux choses une présence et une vie.





Information(s) supplémentaire(s) : Format avec son cadre : 78x92cm.

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