Cette huile sur toile de Lucien Binaepfel offre une vision particulièrement vivante et structurée d’une scène de fenaison en Alsace, thème emblématique de l’artiste et plus largement de la peinture régionale de l’entre-deux-guerres. Par ce sujet rural, Binaepfel ne se contente pas de décrire une activité agricole : il en propose une interprétation sensible, presque lyrique, où le paysage devient le véritable protagoniste.
La composition s’organise en larges bandes horizontales qui rythment l’espace pictural : prés verdoyants, champs dorés par la coupe du foin, puis la ligne du village à l’horizon, dominée par les silhouettes élancées des clochers. Cette stratification du paysage confère à la scène une lisibilité claire tout en accentuant la profondeur, obtenue non par une perspective savante, mais par la succession chromatique des plans.
La touche est ample, énergique et visiblement construite au couteau, donnant à la matière picturale une présence presque tactile. Les verts, jaunes et ocres, parfois traversés de rouges et de bleus vibrants, traduisent la chaleur de la saison estivale et l’intensité du travail des champs. La couleur n’est jamais purement descriptive : elle est modulée, fragmentée, animée par le geste, révélant l’influence d’une modernité picturale héritée à la fois du post-impressionnisme et d’un expressionnisme tempéré.
Les figures humaines, réduites à de petites silhouettes schématiques, s’intègrent pleinement au paysage. Elles ne dominent pas la scène mais y participent, presque absorbées par l’étendue des champs. Cette échelle volontairement réduite souligne le rapport harmonieux entre l’homme et la terre, thème récurrent chez Binaepfel, qui célèbre ici la ruralité alsacienne sans folklore appuyé, dans une approche à la fois sincère et contemporaine.
Le village en arrière-plan, aux toits colorés et aux masses architecturales simplifiées, agit comme un point d’ancrage visuel et identitaire. Les clochers, motifs récurrents de l’iconographie alsacienne, rappellent la permanence de la tradition face au cycle immuable des saisons. Le ciel, traité par larges touches claires et nuancées, apporte une respiration à l’ensemble et renforce l’atmosphère lumineuse du tableau.
Par cette scène de fenaison, Lucien Binaepfel affirme une peinture où l’observation du réel se conjugue à une liberté de geste et de couleur, conférant au paysage une dimension presque émotionnelle. L’œuvre témoigne de son attachement profond à l’Alsace, non comme simple décor, mais comme territoire vécu, rythmé par le travail, la lumière et la mémoire collective. Elle s’inscrit ainsi parmi les compositions les plus représentatives de son art, où le paysage rural devient une expression sensible de l’identité régionale.