Lucien BlumerStrasbourg, 1871 - 1947, Strasbourg« La Maison des Tanneurs à Strasbourg »Huile sur toile Vue de Strasbourg 41x33cm Signature en bas à droite vers 1900 / 1910
Lucien BLUMER "La Maison des Tanneurs à Strasbourg" huile sur toile, 41x33cm - vers 1900 et 1910 (détail)
Lucien BLUMER "La Maison des Tanneurs à Strasbourg" huile sur toile, 41x33cm - vers 1900 et 1910 (détail)
Lucien BLUMER "La Maison des Tanneurs à Strasbourg" huile sur toile, 41x33cm - vers 1900 et 1910 (détail)
Lucien BLUMER "La Maison des Tanneurs à Strasbourg" huile sur toile, 41x33cm - vers 1900 et 1910 (verso)
Littérature :
- Variante reproduit en couverture du livre "Un maître de l'impressionnisme Blumer" par Roland Oberlé, éditions Hirlé (2010)
- Variante reproduit page 244 in "Le Cercle de Saint-Léonard - La sécession des artistes alsaciens (1893 - 1914) - collectif sous la direction de Nicolas Stoskopf, Edition L'Atelier contemporain (2026)
Cette splendide et rare vue de la Maison des Tanneurs compte parmi ces représentations du vieux Strasbourg dans lesquelles Lucien Blumer affirme avec le plus d’évidence sa sensibilité impressionniste. Datable vers 1900-1910, elle appartient à la première partie de sa carrière, période durant laquelle sa peinture, nourrie par l’enseignement de Lothar von Seebach, accorde une place essentielle aux vibrations de la lumière, aux variations atmosphériques et à une touche libre et sensible. Blumer avait poursuivi sa formation à l’Académie de Karlsruhe entre 1895 et 1897, puis à l’Académie Julian à Paris en 1898-1899 ; revenu à Strasbourg, il allait devenir l’un des interprètes privilégiés de la ville, de ses quais, de ses toits et de ses vieilles façades.
Le sujet est ici l’un des monuments les plus pittoresques du Strasbourg ancien : la Maison des Tanneurs, dont l’imposante façade se dresse directement au bord de l’eau. Pourtant, Blumer ne cherche nullement à en donner une transcription architecturale minutieuse. Le monument lui fournit avant tout une structure sur laquelle exercer son regard de peintre. La précision topographique s’efface devant les effets de lumière, les accords colorés et surtout le jeu des reflets qui transforme la surface de l’eau en une véritable seconde peinture.
La composition est remarquablement construite. Placée presque au centre, la Maison des Tanneurs impose sa silhouette massive, dominée par son vaste toit et ses galeries ajourées. Les maisons qui l’entourent forment une succession irrégulière de verticales, de pignons et de pans de toiture. À gauche, le quai et sa rambarde s’avancent en diagonale vers le bâtiment principal et conduisent naturellement le regard au cœur de la composition. À droite, la perspective s’ouvre au contraire vers une succession de façades plus étroites, suggérant le lacis urbain de la vieille ville.
Mais l’élément déterminant de l’œuvre demeure l’eau, qui occupe près de la moitié de la toile. Blumer lui confère une importance presque équivalente à celle de l’architecture. La façade rose de la Maison des Tanneurs s’y prolonge en une vaste masse colorée, instable et vibrante, que le mouvement de l’eau décompose en touches de rose, de mauve, de bleu, de jaune et de noir. L’édifice possède ainsi son double liquide : à la stabilité de l’architecture répond l’extrême mobilité de son reflet.
C’est précisément dans ces passages que se manifeste avec le plus de liberté la sensibilité impressionniste de Blumer. Le peintre ne décrit plus : il traduit une sensation lumineuse. Quelques touches horizontales suffisent à suggérer les rides de l’eau ; ailleurs, la matière se fait plus épaisse, fragmentée, presque abstraite. Les reflets cessent momentanément d’appartenir aux maisons qui les produisent pour devenir de purs rapports de couleurs. Roses saumonés, violets sourds, bleus froids et éclats jaunes se mêlent sans jamais perdre leur équilibre.
La palette de la toile est d’une grande subtilité. Le peintre oppose aux roses et aux terres chaudes des façades les bleus gris du ciel et de l’eau, tandis que le vert sourd de la toiture centrale établit une transition entre ces deux registres. Quelques accents plus francs — rouge, jaune, bleu intense — apparaissent ponctuellement dans les ouvertures et leurs reflets. Ils fonctionnent comme de minuscules ponctuations chromatiques et suffisent à faire vibrer l’ensemble.
La Maison des Tanneurs elle-même est traitée avec une remarquable économie. Les détails caractéristiques de son architecture sont présents — galeries, colombages, ouvertures, toiture monumentale — mais ils ne sont jamais dessinés avec sécheresse. Les lignes se dissolvent légèrement dans la matière picturale. Le pinceau construit davantage qu’il ne cerne : un empâtement clair accroche une corniche, une touche sombre ouvre une fenêtre, quelques traits rapides suffisent à faire apparaître les motifs de bois de la galerie supérieure.
Cette liberté d’exécution se retrouve dans le ciel. Les bleus y sont mêlés de gris, de blanc et de nuances légèrement violacées. Les coups de pinceau demeurent visibles et entretiennent une impression de mobilité atmosphérique. Loin de constituer un simple arrière-plan, le ciel participe pleinement à l’équilibre coloré de la composition et trouve son prolongement naturel dans les tonalités froides de l’eau.
La présence humaine, quant à elle, est réduite à presque rien. Quelques minuscules silhouettes et quelques accents colorés suffisent à suggérer l’animation quotidienne des quais. Ce choix est significatif : le véritable sujet n’est pas l’anecdote urbaine, mais Strasbourg lui-même, sa matière, son architecture et surtout cette rencontre particulière entre la pierre, le bois, le ciel et l’eau.
Cette approche est caractéristique de Blumer. Né à Strasbourg et demeuré profondément attaché à sa ville, il habita toute sa vie au 11 quai des Bateliers, où son atelier lui offrait notamment des vues sur le palais des Rohan et la cathédrale. Les sources biographiques le décrivent précisément comme le peintre des « toits à lucarnes », des pignons, des façades et des quais du vieux Strasbourg.La ville n’est donc pas chez lui un motif occasionnel : elle constitue l’un des fils conducteurs de son œuvre.
La datation vers 1900-1910 confère à cette toile un intérêt supplémentaire. Elle correspond aux années durant lesquelles Blumer, revenu de Karlsruhe et de Paris, élabore son propre langage au contact de l’impressionnisme transmis en Alsace notamment par Seebach. Les sources consacrées à l’artiste distinguent précisément une première période fortement marquée par cette esthétique, avant l’évolution ultérieure vers une matière plus dense et des contrastes chromatiques plus affirmés.
Le lien de Blumer avec le renouveau artistique alsacien de cette époque est tout aussi important. Aux côtés de personnalités telles que Charles Spindler et Émile Schneider, il participe activement à la vie artistique strasbourgeoise du début du XXᵉ siècle et expose régulièrement à la Maison d’Art alsacienne, notamment dès 1906 et 1907. Cette Maison des Tanneurs doit ainsi être regardée non seulement comme une vue de Strasbourg, mais comme l’expression de cette génération d’artistes qui cherche alors à renouveler l’image de l’Alsace par les moyens de la peinture moderne.
L’importance du motif dans l’œuvre de Blumer est enfin attestée par l’existence de plusieurs variantes. Le fait qu’une version ait été choisie pour la couverture de la monographie de Roland Oberlé publiée en 2010 est particulièrement significatif : cette composition a ainsi été retenue comme une image représentative de l’univers pictural de l’artiste.Sa présence, sous une autre variante, dans l’ouvrage consacré en 2026 au Cercle de Saint-Léonard et à la Sécession des artistes alsaciens confirme encore l’intérêt historique de ce motif dans le contexte artistique strasbourgeois du tournant du siècle.
Par son format intime de 41 × 33 cm, par la liberté de sa touche et surtout par la somptueuse harmonie de ses reflets, cette Maison des Tanneurs à Strasbourg apparaît ainsi comme une œuvre particulièrement accomplie de la première période de Lucien Blumer. L’architecture emblématique du vieux Strasbourg y cesse d’être un simple sujet topographique pour devenir matière picturale : les façades se dissolvent dans l’eau, la couleur se libère du dessin et la ville tout entière semble vibrer dans sa propre lumière. C’est précisément dans cette capacité à transformer un lieu familier en sensation que réside l’une des expressions les plus personnelles de l’impressionnisme de Lucien Blumer.
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