Provenance :
- collection privée, Bas-Rhin
Dans cette composition construite par strates, Raymond-Émile Waydelich met en scène un paquebot noir, massif et silencieux, surgissant d’un univers fragmenté où s’entrelacent mémoire imprimée, vestiges textuels et traces picturales. L’œuvre, réalisée en technique mixte – collage, crayon et encre – s’inscrit pleinement dans l’esthétique de l’« archéologie du futur » développée par l’artiste, où l’objet représenté devient à la fois image et relique.
Le navire occupe la partie médiane de la composition. Sa silhouette, traitée en aplat d’encre dense, se détache comme une ombre découpée, presque spectrale. Trois cheminées émergent de sa masse sombre, laissant deviner des volutes de fumée suggérées par des lavis bleutés. La ligne horizontale du bâtiment, rigoureusement étirée, contraste avec l’irrégularité des papiers déchirés qui composent l’arrière-plan.
Waydelich introduit ici un véritable travail de stratification matérielle : fragments de pages imprimées en langue allemande, morceaux de papier arrachés, éléments partiellement effacés, chiffres et ponctuations apparaissent comme des traces documentaires incomplètes. Le texte imprimé, déchiré et recollé, agit comme un vestige historique, tandis que le paquebot semble naviguer au-dessus d’une mer constituée de mémoire textuelle. Cette superposition crée un dialogue entre image et archive, entre fiction et document.
La gamme chromatique demeure volontairement restreinte : noir profond du navire, bleus lavés du ciel, blancs altérés du papier ancien, ponctués de quelques accents rouges à peine perceptibles. Cette économie renforce la dimension mélancolique de la scène. Le paquebot n’est pas représenté dans la gloire de son départ, mais comme une apparition suspendue, presque fantomatique.
En partie basse, un petit poisson stylisé, dessiné à l’encre, introduit une note discrètement ironique. Comme souvent chez Waydelich, un détail minuscule vient troubler la monumentalité apparente du sujet principal. Ce jeu d’échelle participe de sa poétique : le grand récit (celui des voyages transatlantiques, du progrès industriel, des migrations) est confronté à la fragilité des traces.
L’encadrement en bois, aux veines chaleureuses et presque organiques, accentue encore l’effet d’objet retrouvé. Il transforme l’œuvre en artefact, en fragment conservé d’une civilisation imaginaire. Waydelich ne peint pas un paquebot ; il met en scène la mémoire d’un paquebot, son empreinte, son archive recomposée.
Cette œuvre se situe ainsi au croisement de l’histoire industrielle et de la fiction archéologique. Elle incarne l’un des thèmes récurrents de Waydelich : la survivance des signes, la transformation du document en mythe visuel, et la navigation — réelle ou symbolique — à travers les couches du temps.
Information(s) supplémentaire(s) : Bon état. Format avec son cadre : 21,5x30cm