Provenance :
- collection privée, Bas-rhin
Cette œuvre de Raymond-Émile Waydelich s’inscrit dans l’un des motifs les plus emblématiques et récurrents de son univers iconographique : la Schmierwurscht, élément à la fois trivial et profondément ancré dans la culture alsacienne, que l’artiste élève au rang de signe plastique et poétique. À travers ce sujet volontairement prosaïque, Waydelich déploie une réflexion singulière sur la mémoire, le quotidien et la transformation du banal en image.
La composition s’organise en registres superposés, structurés par une grille rouge qui évoque à la fois un carrelage domestique — celui des cuisines traditionnelles — et une forme de système de mesure ou de classification. Suspendues dans la partie supérieure, plusieurs silhouettes allongées de saucisses, réduites à des formes noires verticales, apparaissent comme autant d’éléments sériels, presque scientifiques dans leur présentation. Leur répétition introduit un rythme visuel, tandis que leur simplification extrême les rapproche du signe plutôt que de la représentation.
Au centre et au premier plan, une grande Schmierwurscht horizontale domine la composition. Traité en aplats sombres, ce volume massif contraste avec la légèreté du dessin environnant. Posée sur de petites pattes esquissées, elle acquiert une dimension quasi animale, accentuée par la présence d’un petit oiseau perché sur son dos — motif récurrent chez Waydelich, qui introduit un élément de vie, de mouvement et d’ironie.
Les oiseaux, disséminés dans l’image, jouent un rôle essentiel. Stylisés à l’extrême, avec leurs becs ouverts et leurs yeux cerclés, ils semblent observer, commenter ou même interagir avec les objets représentés. Leur présence confère à l’ensemble une dimension narrative implicite, où l’objet alimentaire devient le centre d’un microcosme animé.
Les flèches et annotations, tracées à l’encre, renforcent l’impression d’un système d’observation ou d’analyse. Elles suggèrent des directions, des interactions, voire des transformations, sans jamais expliciter pleinement leur fonction. Ce vocabulaire graphique, à mi-chemin entre le schéma scientifique et le dessin enfantin, est caractéristique de l’écriture visuelle de Waydelich, où le sens demeure volontairement ouvert.
La palette chromatique, dominée par des contrastes entre le noir profond des formes et les tonalités plus légères du fond — blancs, jaunes, rouges —, participe à la lisibilité immédiate de la composition. Le fond, travaillé au crayon et à la gouache, conserve une texture visible, presque tactile, qui rappelle la matérialité du support et du geste.
Dans cette œuvre, Waydelich opère un renversement subtil : ce qui relève du quotidien le plus ordinaire — une saucisse — devient un objet d’attention, de mise en scène et de réflexion. La Schmierwurscht n’est plus seulement un aliment, mais un signe culturel, un fragment de mémoire alsacienne, réinterprété à travers une esthétique à la fois ludique et conceptuelle.
Par la combinaison du dessin, de l’écriture et du symbole, Raymond-Émile Waydelich construit ici une œuvre où l’humour apparent dissimule une véritable profondeur de regard. Cette Schmierwurscht, motif trivial élevé au rang d’icône personnelle, incarne parfaitement la capacité de l’artiste à transformer le réel en une poésie visuelle singulière, où le familier devient étrange et où le dérisoire accède à une forme de permanence.
Information(s) supplémentaire(s) : Bon état. Format avec son cadre : 43x33cm.