Jean-Thomas Ungerer dit « Tomi Ungerer »Strasbourg, 1931 - 2019, Cork (Irlande)« Alsacienne au moule à Kouglof »Crayon Alsacien(ne) 40,5x32,5cm (à vue) Signature en bas à droite
TOMI UNGERER "Alsacienne au moule à Kouglof" crayon, 40,5x32,5cm (détail)
TOMI UNGERER "Alsacienne au moule à Kouglof" crayon, 40,5x32,5cm (avec son cadre)
TOMI UNGERER "Alsacienne au moule à Kouglof" crayon, 40,5x32,5cm (avec son cadre)
Ce rare et savoureux dessin de Tomi Ungerer condense avec une remarquable économie de moyens plusieurs des thèmes qui traversent son œuvre : l’Alsace, ses traditions populaires, l’objet domestique et culinaire, mais aussi cet érotisme irrévérencieux et volontiers provocateur dont l’artiste fit l’une de ses signatures. En quelques traits de crayon, Ungerer détourne ici deux emblèmes immédiatement reconnaissables de sa région natale — l’Alsacienne en costume traditionnel et le moule à kougelhopf — pour les faire basculer dans son univers personnel, où humour, sensualité et satire se confondent.
La composition est d’une efficacité graphique remarquable. Une Alsacienne, reconnaissable à sa spectaculaire coiffe à grand nœud, est représentée de dos, au moment où elle s’assoit sur un moule à kougelhopf dont la cheminée centrale acquiert une signification ouvertement phallique. La pose, volontairement équivoque, transforme instantanément cet objet familier des cuisines alsaciennes en accessoire érotique. Pourtant, comme souvent chez Ungerer, la charge sexuelle ne relève jamais d’un simple effet grivois : elle procède d’un mécanisme de détournement beaucoup plus subtil, consistant à faire surgir l’incongru au sein de ce qui paraît le plus traditionnel et le plus respectable.
Tout repose sur la confrontation entre deux registres. D’un côté, l’Alsacienne, véritable figure iconique de l’imaginaire régional, avec sa coiffe monumentale, son costume et ses formes généreuses ; de l’autre, le kougelhopf, symbole par excellence de la gastronomie alsacienne et de la convivialité domestique. Ungerer réunit ces deux images patrimoniales pour en produire une troisième, immédiatement lisible et pourtant totalement subversive. L'Alsace folklorique devient ainsi le terrain d'un jeu visuel où l'identité régionale se mêle au désir.
Le choix du point de vue est essentiel. L'Alsacienne nous tourne le dos et son visage disparaît entièrement sous la coiffe. Elle n'est donc pas traitée comme un portrait mais comme un archétype, presque comme un signe graphique. La coiffe suffit à identifier l'Alsace ; la silhouette féminine suffit à introduire l'érotisme ; le moule suffit à évoquer la cuisine régionale. Trois signes, immédiatement reconnaissables, permettent à Ungerer de construire toute la plaisanterie.
Le dessin témoigne par ailleurs de l'extraordinaire sûreté de son trait. Ungerer n'a besoin que de quelques lignes pour donner à la figure son poids, son mouvement et son caractère. Les contours sont fermes et souples, tandis que de rapides hachures modèlent la coiffe, le corsage et certaines parties du corps. Les zones laissées vierges jouent un rôle tout aussi important : loin de chercher le modelé académique, l'artiste laisse le blanc du papier participer pleinement à la construction de la figure.
Cette économie de moyens donne au dessin une immédiateté presque comparable à celle de la caricature de presse. Pourtant, derrière cette apparente spontanéité se révèle une composition soigneusement maîtrisée. La spectaculaire masse noire et graphique de la coiffe domine la feuille ; les courbes du costume conduisent ensuite le regard vers les hanches, puis vers le moule placé dans la partie inférieure. Toute la composition est donc construite pour conduire progressivement l'œil vers le ressort érotique de l'image.
Le moule à kougelhopf possède ici une importance toute particulière puisque le dessin ne semble pas seulement détourner un objet préexistant : il renvoie également à un moule imaginé par Tomi Ungerer et réalisé en céramique à Soufflenheim, dans la grande tradition potière alsacienne. L'existence de cet objet donne au dessin une dimension supplémentaire. Le passage de l'idée graphique à l'objet tridimensionnel réalise en quelque sorte matériellement la plaisanterie conçue sur le papier : la cheminée centrale caractéristique du moule devient le cœur même du jeu formel et érotique imaginé par l'artiste.
Le rapprochement entre le dessin et le véritable moule est à cet égard particulièrement éclairant. L'objet conserve extérieurement la silhouette immédiatement reconnaissable du moule traditionnel, avec sa forme circulaire cannelée et sa cheminée centrale, mais son association avec le dessin lui confère une seconde lecture. L'ustensile culinaire devient objet d'art et, simultanément, objet à double sens. Ungerer transforme ainsi un objet profondément enraciné dans la culture populaire alsacienne sans lui faire perdre sa fonction ni son identité.
Cette démarche est profondément caractéristique de l'artiste. Né à Strasbourg et demeuré toute sa vie profondément attaché à l'Alsace, Ungerer entretient avec son identité régionale un rapport fait à la fois d'affection et d'irrévérence. Il ne traite jamais le folklore comme une relique qu'il faudrait respecter à distance. Au contraire, il se l'approprie, le bouscule, le sexualise parfois, précisément parce qu'il lui appartient intimement. Son humour peut ainsi être compris comme une manière très personnelle de maintenir la tradition vivante : ce qui peut être détourné, moqué et réinventé demeure vivant.
L'œuvre réunit dès lors trois dimensions qui pourraient paraître contradictoires : le folklore, le culinaire et l'érotisme. Le costume traditionnel renvoie à l'identité alsacienne ; le kougelhopf à la culture domestique et gastronomique ; le geste de la femme fait basculer l'ensemble dans le registre sexuel. Mais Ungerer ne hiérarchise jamais ces trois univers : il les télescope. C'est précisément de leur collision que naît l'image.
Le format relativement important de la feuille — 40,5 × 32,5 cm — permet par ailleurs au dessin de dépasser le statut de simple croquis humoristique. La figure occupe largement l'espace, tandis que l'absence totale de décor concentre toute l'attention sur le rapport entre le corps et l'objet. La signature apposée en bas à droite vient achever cette composition volontairement dépouillée.
Cette œuvre constitue ainsi un exemple particulièrement réjouissant de l'art de Tomi Ungerer : une image immédiatement drôle dont la simplicité apparente dissimule un jeu beaucoup plus riche sur les symboles et les conventions. En associant la respectable Alsacienne en costume traditionnel au non moins respectable moule à kougelhopf, l'artiste fait entrer avec jubilation l'érotisme au cœur même du folklore régional.
Plus encore, l'existence du moule réellement édité à partir de cette invention donne à l'ensemble un caractère exceptionnel : le dessin et l'objet se répondent comme les deux faces d'une même création, l'un révélant explicitement le sous-entendu que l'autre dissimule sous l'apparence innocente d'un ustensile traditionnel.
Rare par son sujet autant que par ce dialogue entre dessin et céramique, cette Alsacienne au moule à kougelhopf résume finalement à merveille l'esprit d'Ungerer : profondément alsacien sans jamais être régionaliste, attaché aux traditions tout en refusant de les sacraliser, et capable de transformer l'objet le plus familier en une image d'une irrésistible insolence.
Information(s) supplémentaire(s) : Bon état de conservation. Format avec son cadre : 60x47cm. Verre antiUV70. Moule à Kougelopf vendu séparément.
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